Ce texte constitue une entrée du Dialectic-tionnaire — Dictionnaire dialectique de l’aliénation.
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Il faut / il y a un temps pour tout — C’est une leçon élémentaire, de celles que l’on administre aux enfants dès le plus jeune âge. Il y a les moments de détente, ceux pour se marrer, d’autres où l’on doit se tenir. Être ne serait donc pas chose uniforme, il existerait des manières d’être fluctuantes. C’est un code, un ensemble de règles.À l’enfant d’apprendre à les percevoir de lui-même. Il s’agira dès lors de s’adapter à ces rythmes changeants. Adopter le bon comportement au bon moment.
Il y aurait donc des temps, différents. Un temps pour jouer, un temps pour étudier, un autre pour se divertir, encore un autre pour ranger sa chambre, et ainsi de suite. Cette succession de temps n’est pas seulement vécue, elle est dicible, elle est même visible. Elle prend, le plus souvent, la forme d’une feuille de papier : l’emploi du temps.
Dispositif commun, le temps est mis en espace. Le jour ou la semaine, c’est le tableau. Le temps est réparti en portions correspondant à chaque cellule du tableau. Chacune de ces cellule sa son but, sa fin. Consacrée à une activité quelconque ou employée à tel ou tel effet. On touche du doigt une leçon essentielle : le temps est fini.Il tient dans une feuille. Il est décomposé en plusieurs unités qui, à leur tour, peuvent être réparties en plus petites unités.
Voilà un long et lent apprentissage, expérimenté in vivo. Une discipline, pour le dire autrement. Assimilée, intériorisée avec plus ou moins d’efficacité. Parce que le temps apparaît comme limité, il devient nécessaire non pas simplement de l’organiser, mais de l’administrer selon une méthode spécifique qui donne l’illusion d’un usage optimal du temps. Répartition du temps en unités, chacune dédiée à une activité. Afin qu’aucune once de ce temps ne soit gâchée.
Avant même que l’argent n’entre en jeu, la logique est là. Le temps, à ce stade, n’est pas (encore) équivalent à de l’argent, mais il renvoie déjà à la valeur. Cette fin du week-end ou des vacances tant redoutée par les enfants, synonyme d’un retour à la coercition scolaire — souvent plus rigide que celle mise en œuvre au sein de la cellule familiale. Les enjeux sont éprouvés. Le temps est vécu comme quelque chose qui s’écoule, qui se perd ou vient à manquer.
Il y a et il faut certes un temps pour tout dans les faits, dans le réel vécu, mais nombre d’activités réalisées dans ces laps de temps peuvent tout à fait l’être à d’autres moments de la journée.Les expressions célèbrent une supposée diversité qualitative des temporalités. Pourtant, leur geste opère une homogénéisation du temps :divisé, comme nous l’avons vu,en portions indifférenciées auxquelles on affecte diverses activités. Ce ne sont pas tant les contenus concrets de ces activités — ce que l’on fait réellement — qui importent dans cette répartition. Plutôt la valeur sociale qui leur est affectée. Ce qui, en somme, est jugé être le plus utile, utile à quoi ? à l’enfant ? À l’individu ? Ou à l’organisation sociale même ? Ainsi, l’essentiel est que les activités soient insérées par ordre social de priorité dans une grille homogène afin qu’on puisse faire ce qui a été prévu de faire — socialement.
S’il y a / qu’il faut un temps pour tout c’est en définitive parce qu’il s’agit de leur temps structurellement nécessaire, le temps qui convient non pas tant aux activités en elles-mêmes pour elles-mêmes, mais celui qui se trouve être le plus adéquat dans le cadre de l’organisation générale du temps. Que des apprentissages extra-scolaires soient programmés en début de soirée ne tient à rien d’autre qu’au fait qu’il s’agit du seul temps qui peut leur être consacré, une fois soustrait le temps de l’école, et la nuit, elle, nécessaire au sommeil, au repos — ou, pour le dire autrement, à la .
Et c’est justement quand elles touchent à ces questions de fatigue et de repos que les expressions qui nous intéressent ici s’annulent d’elles-mêmes, dans une sorte d’aporie spectaculaire. Les injonctions au sommeil sont aujourd’hui, bien connues : les fameuses 6 à 8 heures de sommeil par nuit. Ainsi, il y aurait un temps pour le sommeil et plus largement le repos : la nuit. Pourtant, il n’est pas besoin d’attendre le soir ou la nuit pour que l’on ressente de la fatigue et/ou du sommeil —surtout quand on a passé sa journée à trimer. En toute logique, c’est au moment où l’on ressent de la fatigue qu’il faudrait justement se reposer. Rien de tout cela. Il faudra serrer les dents, endurer. User, pour certain·e·s, de substances chimiques — sucre, caféine, nicotine, etc. Dans ce cadre, s’il y a un temps pour le repos et le sommeil, c’est avant toute chose un temps fixé nécessairement, en fonction des besoins de l’organisation sociale.
Les corps et les rythmes naturels (la météo, le jour, la nuit) ne sont pas pour autant absents de l’équation, ils sont secondaires. Les besoins de l’organisation sociale sont prioritaires, les autres activités doivent dès lors se faire dans ce qui reste de temps. Il faut alors s’adapter, faire avec, ce que nous avons appelé ailleurs, des contraintes artificielles. Artificielles non parce qu’elles seraient fictives ou qu’elles relèveraient d’illusions, mais parce que ces contraintes sont socialement construites.
Pour reprendre l’exemple cité plus haut, la production des biens nécessaires à toutes et tous pourrait se passer de ces procès qui fatiguent et mutilent les corps. Cette maltraitance ne procède pas de contraintes naturelles (physiques), mais des exigences propres à la production de . À savoir le fait que la valeur produite par la force de travail doit excéder la valeur payée pour cette même force de travail. Cet excédent suppose que la reproduction de la force de travail soit assurée au coût le plus bas compatible avec sa reconduction — ou pour le dire plus abruptement, donner le minimum à chacun·e pour qu’il ou elle revienne travailler le lendemain. De là provient la contrainte artificielle — pour plus détails sur ces questions voir l’entrée On n’a rien sans rien.
Et s’il y a ou qu’il faut un temps pour tout ce n’est donc en définitive qu’en fonction de ces cascades de contraintes artificielles avec lesquelles nous sommes, toutes et toutes, sommé·e·s de faire avec. La survie même figurant au rang de ces contraintes, puisqu’il faut consacrer la plus large partie de son temps au travail en vue de l’assurer — sa survie. Le temps se mue donc en équivalent hypothétique de l’argent, chaque portion de temps pouvant potentiellement être consacrée à gagner de l’argent — voir l’entrée Le temps c’est de l’argent.
Et une fois que l’argent et le temps se trouvent ainsi structurellement imbriqués, il devient nécessaire d’optimiser l’usage de ce dernier. Si l’on veut d’une part prolonger son existence, d’autre part tirer profit de ce temps supposément libre — ou libéré de l’exploitation. Ainsi s’établit la nécessité d’une gestion rigoureuse du temps, en toute circonstance. Notamment dans le cadre des tâches ménagères ou reproductives — voir l’entrée Planifier ses repas.
Leximatériel « Il faut un temps pour tout »
L’expression il y a un temps pour tout trouve son origine dans l’Ecclésiaste ou Qohelet chapitre 3 verset 1. Dans la Traduction Œcuménique de la Bible[T.O.B] l’expression apparaît sous la forme suivante :
(1) Il y a un moment pour tout et un temps pour chaque chose sous le ciel.
(2) un temps pour enfanter et un temps pour mourir, un temps pour planter et un temps pour arracher le plant,
(3) un temps pour tuer et un temps pour guérir, un temps pour saper et un temps pour bâtir,
(4) un temps pour pleurer et un temps pour rire, un temps pour se lamenter et un temps pour danser,
(5) un temps pour jeter des pierres et un temps pour amasser des pierres, un temps pour embrasser et un temps pour éviter d’embrasse,
(6) un temps pour chercher et un temps pour perdre, un temps pour garder et un temps pour jeter,
(7) un temps pour déchirer et un temps pour coudre, un temps pour se taire et un temps pour parler,
(8) un temps pour aimer et un temps pour haïr, un temps de guerre et un temps de paix.
(9) Quel profit a l’artisan du travail qu’il fait?
(10) Je vois l’occupation que Dieu a donnée aux fils d’Adam pour qu’ils s’y occupent.
(11) Il fait toute chose belle en son temps; à leur cœur il donne même le sens de la durée sans que l’homme puisse découvrir l’œuvre que fait Dieu depuis le début jusqu’à la fin.
Cette traduction est moderne ; ce n’est donc ni sous cette forme ni au travers de ces mots et de ces formulations que l’expression a circulé au fil des siècles. Le texte biblique constitue une matrice, non la forme historiquement stabilisée de l’expression. Cette version nous est nécessaire pour saisir la manière dont est appréhendé le temps dans ce texte biblique. En effet, il est déjà possible de dégager l’idée que le temps, ici, ne renvoie pas à une succession mécanique et uniformément réglée, mais à une pluralité de circonstances ou de contextes, inscrites dans un ordre — divin.
En hébreu, le terme ‘ET [temps] renvoie à la fois à un temps déterminé — un moment précis — souvent exprimé par le terme ZEMAN, par ailleurs la version hébraïque mobilise les deux termes dans le premier vers de ce chapitre. ‘ET renvoie également à des circonstances, des contextes.1
Et le temps, ici, recoupe la seconde acception, moins un temps « fixe » que des moments circonstanciés ou appropriés. Les actions énumérées : enfanter, mourir, aimer, rire, pleurer, etc., sont des actions qui dépendent de certaines circonstances, et non déterminées par un temps rigide. On pourrait objecter que l’action de planter et arracher le plant (2) constituerait une exception. Un cas comme celui-ci condense la complexité de ce temps, car il combine les circonstances, les évènements et les cycles — saisonniers dans le cas qui nous occupe.
Ainsi, contrairement à certains a priori bien trop répandus, le chapitre 3 de l’Ecclésiaste ne tend pas à prescrire des normes morales ou comportementales. Il ne dit pas aux êtres humains ce qu’il faut faire à tel ou tel moment précis. Dans cette perspective l’anaphore renvoie à une pluralité de circonstances inscrites dans une structure ordonnée — par dieu. Et c’est précisément cette structure, régie par la puissance divine, qui échappe à la compréhension des êtres humains, eux qui ne peuvent ni l’organiser, ni la maîtriser. Et c’est bien cette idée que condense la fin du vers 11 ; « sans que l’[être humain] puisse découvrir l’œuvre que fait Dieu depuis le début jusqu’à la fin. »2
Dans ce cadre, le texte induit le fait que l’ordonnancement du temps échappe aux êtres humains et qu’il relève de la puissance divine ; en d’autres termes, le temps ne peut être maîtrisé par les êtres humains. À cela s’ajoute le fait que le vers ne formule pas, stricto sensu, un code prescriptif vis-à-vis du temps. Là résident donc les spécificités de ce vers à partir duquel se forgera l’expression qui nous intéresse ici, ainsi que ses variantes.
Pour autant, ce n’est pas avec ce sens ni avec cette manière spécifique d’appréhender le temps que le vers 3:1 de l’Ecclésiaste circulera puis donnera lieu à l’expression qui nous intéresse ici. Dans cette perspective les différentes traductions de l’Ancien Testament jouent un rôle primordial, citons à titre d’exemple celle de la Vulgate, que nous tirons ici de la Bible de Gutenberg, « Omnia tempus habent, et suis spatiis transeunt universa sub caelo. » que l’on pourrait traduire comme suit : Toutes choses ont leur temps, et toutes les choses s’écoulent (ou passent) dans leur propre intervalle de temps sous le ciel. Comme on peut le voir le couple ‘ET / ZEMAN a été traduit respectivement par tempus [temps] et spatiis qui désigne généralement l’espace, mais dans ce contexte il renvoie à la durée. Mais ce qui marque dans cette traduction, c’est le fait qu’ici les choses transeunt [s’écoulent ou passent] dans le temps. Cela marque une inflexion notable : les choses non seulement ont un temps, mais elles passent ou s’écoulent dans leurs propres intervalles. L’accent se déplace donc vers l’idée d’un déroulement temporel des choses, inscrites dans des durées différenciées.
Cet exemple illustre parfaitement la manière dont les traductions grecques, latines ou françaises affectent la compréhension même du syntagme. Pour autant, nous n’entreprendrons pas ici une comparaison systématique de ces traductions. Notre intérêt se porte moins sur la matrice — le vers 3:1 lui-même — que sur les usages qui en seront faits et qui déboucheront progressivement sur l’émergence puis la stabilisation des expressions qui nous intéressent ici.
Parmi les usages précoces qui témoignent de cette réappropriation, celui de François Béroalde de Verville [1556–1626] constitue un témoin singulier. Dans un texte intitulé De l’honnête complaisance, la formule « toutes choses ont leur temps » fonctionne déjà comme une maxime relativement autonome. Elle ouvre et referme le texte et ce sans être explicitement rattachée à sa source biblique. Elle ne sert plus seulement à rappeler un enseignement religieux, mais organise directement l’argumentation. Béroalde de Verville la cite afin de dénoncer les désagréments causés par certains « doctes » qui « prêchent » lors de repas ou de réunions mondaines. Ainsi, argue-t-il :
Pour obvier à [empêcher] ces inconveniens, faut selon le lieu, le temps, & les affaires se conduire, embrasser le moyen de la société, vivre modestement, ne présumant rien de soy que honnestement, & avec temperance, tousjours prest à apprendre de tout le monde.
François Béroalde de Verville, Le palais des curieux, 1621, pp.392-393.
Ainsi explicitée, la formule s’éloigne de sa matrice biblique. Le temps n’apparaît plus isolément, s’y adjoignent le« lieu » et les « affaires » — de plus, selon l’énumération, c’est le « lieu » (ou l’espace)qui semble primer. Dans cette perspective, la notion même de temps se trouve reconfigurée, elle ne dépend plus d’un ordre divin, mais de circonstances sociales.
La matrice biblique se trouve déplacée et réinvestie dans un univers de sociabilité mondaine étranger à son cadre théologique initial.Dans ce cadre, toutes choses ont leur temps renvoie àdes situations extrêmement spécifiques, des expériences sociales concrètes. Le temps devient un paramètre, parmi d’autres,d’ajustement comportemental. À certaines situations, marquées donc par le lieu, le temps et les affaires, conviennent des conduites considérées comme socialement adéquates. Là où l’Ecclésiaste décrivait un ordonnancement temporel gouverné par Dieu et échappant à la maîtrise humaine, Béroalde de Verville suppose, lui, au contraire que ces différents temps découlent de situations éminemment sociales. L’être humain, et plus spécifiquement l’honnête homme, doit savoir reconnaître et comprendre ces « temps » afin de régler son attitude en conséquence.
Toutes choses ont leur temps devient, ici, la condensation d’un code de conduite auquel tout un chacun doit se conformer. Les situations jouent certes un rôle primordial, mais ce n’est pas tout, il est nécessaire également d’adopter un comportement conforme au « moyen de la société ». Le terme « moyen » est ici décisif. Il ne renvoie pas seulement à une sociabilité mais à une forme de juste milieu comportemental. Entre l’excès savant et le relâchement, entre la démonstration de soi et l’effacement. Il s’agit d’adopter une conduite tempérée permettant l’échange et la discussion apaisée entre individus, produisant alors l’illusion d’un échange harmonieux dans lequel les hiérarchies et les classes sociales semblent suspendues alors même qu’elles continuent d’en structurer les règles.
Ainsi ce « moyen » [ou comportement médian] ne désigne en rien une moyenne comportementale, il exprime avant toute chose la position sociale depuis laquelle certains usages et comportementssont érigés en règles de bonne conduite. Ces codes historiquement situés cessent alors d’apparaître comme les usages d’un groupe social déterminé pour se présenter comme les formes élémentaires et naturelles de la bonne conduite.
Cette reconfiguration d’un syntagme du domaine religieux aux codes de la sociabilité mondaine n’est pas un cas isolé. L’émergence de la figure du « bon vivant » a, elle également, été le fruitd’un tel déplacement ; du « bien vivant » celui qui vit selon les lois divines au « bon vivant » défini comme celui qui aime à se « aime à se resjoüir sans faire de tort à personne », selon le Dictionnaire de l’académie française— voir le leximatériel en question. Ce même dictionnaire mentionne par ailleurs deux variantes de l’expression qui nous intéresse ici : chaque chose a son tempset il y a un temps pour tout. Elles ne sont plus citées comme références bibliques, mais apparaissent comme proverbes en vue d’illustrer une acception spécifique du « temps » entendu comme« conjoncture, occasion propre. » [Dictionnaire de l’académie française, 1694]
Le sens donné à ces deux expressions est ici certes plus général, et ne renvoie pas spécifiquement à la mondanité,mais, de la même manière que chez Béroalde de Verville, il induit de fait une situation donnée, ou, pour reprendre le terme du dictionnaire de l’académie française, une conjoncture. Et cette idée n’est nouvelle, le dictionnaire la stabilise, on en trouve trace de son usage tout au long du XVIIe siècle. Et même plus avant, notamment chez Joachim Du Bellay qui, près d’un siècle auparavant, mobilise l’expression dans le sens d’une« conjoncture » :
Moi celuy la, qui tant de fois
Ay chanté la muse charnelle,
Maintenatn je haulse ma vois
pour sonner la muse eternelle.
De ceulx là, qui n’ont part en elle,
L’applaudissement je n’attens,
jadis ma folie estoit telle,
Maïs toutes choses ont leur temps.
Si les Vieux Grecz & les Romains
Des faux Dieux ont chanté la gloire,
seron’ nous plus qu’eulx inhumains,
Taisant du Vray Dieu la memoire ?
Joachim Du Bellay, La deffence et illustration de la langue française avec l’Olive augmentée, l’antérotique de la vielle et de la jeune amye, vers liriques. 1553, p.138.
Toutes choses ont leur temps renvoie ici à deux conjonctures. La première est personnelle, la seconde est historique et sociale. Du Bellay n’écrit plus ni pour l’amour [la muse charnelle] ni pour la gloire [applaudissement], consacrant désormais son « art » à la religion chrétienne [la muse éternelle]. Et cette conjoncture personnelle est intrinsèquement liée à une autre plus large, historique et sociale. En effet, l’imitation des anciens [les vieux Grecs & les Romains] doit prendre en considération le « temps » actuel, celui du « Vray Dieu », à savoir celui du christianisme.
Par ailleurs cette idée de conjoncture peut également exprimer l’idée de progression ordonnée dans le temps, renvoyant, par exemple, à l’âge ou l’expérience, comme ici « Les Vierges vestales à Rome apprenoient, faisoient, & puis enseignoient les mystères de la Religion : Toutes choses ont leur temps ». [François Marchant, La science royale, 1625] — on retrouve à peu de choses près la même idée, ici.
Cette progression conjoncturelle se prête de manière assez exemplaire à la naturalisation, comme dans ce texte où l’« âme dévote » est assimilée à la fabrication du vin :
… ne vous surprenez pas si fort de voir aucunes fois quelqu’imperfection dans une ame devote (…) chaque chose en son temps, & ne sçavez-vous pas que le meilleur vin a esté verjus [vert-jus] premierement ?
Jean Aumont, L’ouverture intérieure du royaume, 1660, pp.335-36
L’idée de conjoncture est toujours présente, mais l’expression devient ici l’équivalent de tout vient à point à qui sait attendre. En effet, la fameuse conjoncture advient si l’on sait être patient, et chaque chose en son temps ne désigne dès lors certes une circonstance, mais une circonstance qui adviendrait à la suite d’un laps de temps, une durée au bout de laquelle se présente le moment propice.
Ainsi l’ensemble des acceptions évoquées plus haut vont toutes coexister ; chaque usage de l’expression et de ses variantes renvoyant à une acception de « conjoncture » ou d’« occasion propre ». Et cette interprétation peut être étendue en vue la hiérarchiser la répartition des activité dans le temps comme on peut le constater dans cette occurrence :
il y a un temps pour tout ; que l’on peut se récréer & se divertir, lorsque nos occupations nous le permettent ; mais lorsque le devoir nous appelle, il faut jeûner de la récréation, & se priver du divertissement.
Anonyme, La Constitution française prouvée par l’Évangile, 1794
Dans cet extrait, si l’expression désigne toujours la « conjoncture », mais le sens qui lui est donné est différent. En effet, il n’y a pas la concordance d’un temps et d’une action, mais la conjoncture ici implique une priorité de certains actions sur d’autres : le devoir prime sur la récréation et le divertissement. En somme, le temps consacré à ces deux activités doit être subordonné au devoir.
Il est utile de rappeler à ce stade que le matériau dont nous disposons est infime, ce ne sont là que des traces écrites, imprimées et publiées, cela ne nous donne qu’un indice infime, simplement une tendance sur les usages. Pour autant, il est signifiant que cette dernière acception (celle qui induit une hiérarchie de l’ordonnancement des actions dans le temps) soit celle qui apparaît le plus tardivement. Et qui, selon les occurrences que nous avons trouvées, va se stabiliser à la fin du XIXe siècle. Dans divers textes de différentes natures (fictionnelles ou non) on retrouvera, à peu de choses près, cette distinction entre divertissement, récréation et (ce qui est considéré ou identifié socialement) comme devoir ; l’expression est alors mobilisée pour distinguer entre ces deux régimes, et le devoir renvoie dès lors soit au travail (comme ici, là ou encore là) ou alors aux tâches ménagères — voir Jules Daby, Les nouvelles du Tarn, juin 1880.
Ce à quoi nous assistons ici, par le biais de la mutation de l’expression, recoupe, nous semble-t-il, la mutation de l’organisation sociale même, et l’émergence de sphères différenciées — ce que nous avons vu avec la constitution de l’activité ménagère, par exemple en tant que sphère séparée et différenciée dans le Leximatériel consacré à l’expression planifier ses repas. Dans cette perspective, la conjoncture n’est plus simplement identifiée, elle est produite en amont par une organisation préalable du temps, des activités vont être progressivement subordonnées à d’autres — pour le dire autrement, on établit un ordre de priorité. Dans ce contexte peut émerger une acception nouvelle de l’expression — qui coexistera avec les précédentes — renvoyant à la manière dont le temps est organisé :
Il ne faut pourtant pas croire que les apprentis jouent toute la journée : non, il y a un temps pour tout : heures de récréation, heures de travail, heures de prières.
Maurice Le Prévost, « Le directeur à ses enfants »,Bulletin, commission des patronages, août 1893, p.114.
Dans cet usage, l’expression renvoie directement à un plan réfléchi et conçu préalablement. Ainsi, la conjoncture est intégralement créée, elle ne renvoie pas à une occasion propice, mais à un découpage strict du temps en unités — des heures — dans lequel s’insèrent des activités. Pour autant, il s’agit là d’un usage de l’expression extrêmement spécifique s’inscrivant dans un cadre plus ou moins scolaire — ou assimilé. Il semble nécessaire dès lors de recourir à une autre occurrence :
Faites à chaque heure, à chaque jour ce que vous avez à faire. il y a un temps pour tout, même pour se recueillir en soi-même, même pour se reposer et se récréer. Du moment que vous êtes en vacances, avec la permission de vos supérieurs, que vous ne prenez que les récréations permises, que vous ne vous tenez pas éloigné de votre besogne, vous pouvez demeurer tranquille.
Une fois votre tâche obligatoire achevée, s’il vous reste du temps libre qui soit plus long que le temps nécessaire au repos, il n’y a pour vous aucune obligation stricte d’employer ce temps d’une façon plutôt que d’une autre. Vous pouvez l’employer selon vos attraits et selon vos goûts, soit à l’étude soit à la prière, soit à apostolat actif. L’essentiel est de ne pas demeurer oisif.
Yves le Querdec,« Lettres d’un curé de Canton », La Quinzaine,15 février 1895, pp.324-25.
Le passage cité est extrait du roman épistolaire Lettres d’un curé de canton écrit par George Fonsegrive. Ce philosophe, partisan d’un catholicisme social, prônait une refondation de l’apostolat et plus généralement de l’Église qu’il voulait voir plus proche des travailleurs et plus soucieuses de leurs conditions sociales. Et c’est cette vision qu’il transmet par le biais de ses romans publiés sous le pseudonyme d’Yves le Querdec, celle de prêtres soucieux de leur vocation, s’interrogeant sur leur utilité sociale ainsi que sur leur rapport à ce XIXe siècle où la foi perd de son importance.
L’extrait cité relève d’un ensemble de conseils que donne un curé au prêtre — personnage principal du roman. L’occasion pour le curé de livrer sa vision du prêtre idéal — qui est peu ou prou celle de l’auteur. Et le cœur de ce passage est donc l’expression Il y a un temps pour tout. Elle renvoie à une organisation sociale du travail, appliquée à la fonction de prêtre. Découpage du temps, en unités ; petites (heures) et grandes (jours). Chaque unité devant être dédiée à une activité, mais également l’établissement d’une hiérarchie entre ces différentes activités. Il faut que la « tâche obligatoire » [ou le travail] soit menée à son terme pour envisager le repos. Il y a donc une distinction fondamentale entre temps du travail et « temps libre ». Mais ce « temps libre » peut lui-même excéder le temps nécessaire au repos. Dès lors ce surplus ne doit pas rester inoccupé. Il doit être investi dans une activité jugée utile : étude, prière, etc. Ainsi l’expression exige de fait qu’aucune portion de temps ne doit être inutilisée. C’est là un prisme économiciste, appliqué à la fonction de prêtre qui devient, par-là même, un travail comme un autre.
L’idéal social auquel aspire Georges Fonsegrive est alors formulé dans les catégories induites par l’organisation sociale du travail capitaliste ; son catholicisme, qu’il veut social, est encadré par une rationalité productiviste, où le temps devient ressource, à exploiter constamment, à ne pas gâcher. Nous avons rencontré un tel mouvement lors du Leximatériel consacré à l’expression Le temps c’est de l’argent où l’idéal même de progrès se trouvait être formulé dans les termes mêmes d’un temps appréhendé comme rendement potentiel. Le temps n’est plus seulement une conjoncture ; il devient également une ressource à administrer.
Il y a un temps pour tout — du temps divin, qui échappe à l’être humain et à sa compréhension, se présentant explicitement comme tel, au temps abstrait du capitalisme, qui lui échappe tout autant, mais qui, lui, se donne pour rationnel, maîtrisable, et naturel.
1Michael V. Fox, a time to tear down and a time to build up. A rereading of Ecclesiastes, Eerdmans, p.195.
2Voir Mette Bundvad, Time in the Book of Ecclesiastes, Oxford University Press, 2015, plus précisément « Thinking about the present in the present (3:1 – 15) », pp.90-109.
Ces organisations spécifiques du temps naissent sur la base de contraintes réelles, produites dans et par l’organisation sociale, reconfigurées(ou ré-encodées) sous les oripeaux de la responsabilité individuelle. Au travail comme dans cette sphère supposément privée, la gestion du temps relève de compétences que tout un chacun se doit de maîtriser.Les individus sont alors jugés en fonction de leur capacité à s’adapter à ce temps perpétuellement contraint.L’intelligence, la créativité, la gestion du foyer ou même le fameux succès, ne sont évalués qu’à l’aune de cette faculté — voir l’entrée L’intelligence c’est la faculté d’adaptation.
Il y a/ il faut un temps pour tout, dans son usage commun et actuel, condense le décalage entre la perception d’un temps perçu comme s’écoulant naturellement, au sein duquel les diverses activités seraient effectuées selon un ordonnancement répondant à des besoins naturels et/ou physiologiques. Le sommeil réservé à la nuit ; le travail au jour. De même pour la distinction entre jours de semaine et week-ends. Ces rythmes, correspondent à une expérience réelle et concrète, éprouvée au quotidien. Ils apparaissent comme allant d’eux-mêmes ou, pour le dire autrement, . Renvoyant directement à ce , dans et par lequel, nous sommes sommé·e·s de vivre. Ce temps découpable, et surtout découpé, en unités déconnectées des cycles naturels saisonniers ou physiologiques. Et ce, sans pour autant, en acter ni l’existence ni le caractère socialement et historiquement construit.
Et le fait même d’organiser son temps en vue de l’employer le plus efficacement possible, à savoir sans pertes, recoupe lui aussi, au sein de cette organisation, la manière la plus efficace et supposément la moins contraignante de vivre. L’expression donne l’impression d’un écoulement naturel du temps où chaque chose aurait son temps, son moment naturel, alors qu’elle organise structurellement les activités selon la nécessité sociale du temps.
Il y a / il faut un temps pour tout, dit-on. Le temps réparti en unités. Chaque portion investie dans une activité. L’ordonnancement même recoupant les besoins de l’organisation sociale — y compris le repos ou ce que l’on nomme, de manière tronquée, l’inactivité entre dans cette perspective. Aucun temps pour rien, et c’est bien là le seul temps qu’il faudrait reconquérir — le temps sans finalité prescrite, à savoir un temps pour rien.