Ce texte constitue une entrée du Dialectic-tionnaire — Dictionnaire dialectique de l’aliénation.
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Planifier ses repas — Les organiser, les gérer. Voici une injonction répétée, ressassée à l’envi. Quoi de plus évident ? Le réel matériel des existences suffit amplement à inculquer cette leçon. Se faire à manger, plus encore cuisiner ; ça ne va pas pas de soi. La chose est éprouvée, au quotidien. Lorsque le travail a fait son office, il ne subsiste dès lors que peu de ce temps et de cette énergie nécessaires à la préparation de quelque (bon) repas.
Cet ensemble d’expressions (gérer, organiser, planifier ses repas)désormais banal, ne souligne pas tant le caractère chronophage et pénible des tâches reproductives, il en opère l’invisibilisation et par-là même l’effacement de leur matérialité. Elles constitueraient des corvées parce qu’elles n’auraient pas été planifiées. Toute plainte se transforme alors en carence, celle de n’avoir pas su, de ne pas avoir pu s’organiser. Ce qui est subi est reconverti comme faute, renvoyant à l’incapacité de gérer ni son budget ni son emploi du temps.
Dans ce contexte, la malbouffe — à savoir le fait que nombre d’individus ne puissent se faire à manger correctement — ne représenterait qu’un choix de vie, ne trouvant sa source que dans une gestion inadéquate de son existence. Mal manger, par le biais de cette formule magique, n’aurait certainement rien à voir — ou si peu — avec des choses telles que la classe sociale ou l’exploitation quotidienne. Cuisiner, bien manger… ça ne serait alors qu’une question de responsabilité individuelle — plus particulièrement celle des femmes, elles à qui incombent (majoritairement et prioritairement) ces tâches.
L’application et la généralisation d’un tel vocabulaire managérial sur les activités reproductives a suscité l’apparition du concept de charge mentale. Ce dernier nomme quelque chose de réel et de concret, la dissymétrie effective des activités reproductives ; assignées et affectées majoritairement aux femmes. Pour autant, ce concept travestit ce qui constitue un problème d’organisation sociale, à l’échelle individuelle — ou du couple. Ce déplacement — de l’organisation sociale à l’organisation individuelle — est exactement la même opération qu’effectue l’expression qui nous occupe ici, planifier ses repas. Pour le dire autrement, si la charge mentale fait figure de diagnostic, planifier ses repas (ou plus généralement les tâches reproductives) serait le (faux) remède que l’on nous prescrit. Les deux restent dans le même régime individualisant.
À cela, il faut ajouter le caractère quasi-magique d’une telle prescription. Qu’il suffirait de planifier ses repas — ou toute autre activité reproductive — pour que ça se réalise, comme si la pensée disposait de quelque magie .
N’est-ce pas là justement que réside tout l’intérêt de la planification ? Le gain de temps. Faire avec, faire malgré ces portions de temps et d’énergie qui subsistent à l’exploitation quotidienne. C’est s’adapter aux conditions matérielles imposées par cette organisation sociale.
C’est à peu de choses près la même logique que celle explorée lors de l’entrée : l’intelligence, c’est la faculté d’adaptation. Si cette dernière fabrique un sujet modèle — celui qui s’adapte en toute circonstance. Le vocabulaire managérial, appliqué aux tâches reproductives, institue quant à lui un sujet déficient : l’individu mal organisé.
Et ce sans bien évidemment tenir compte du fait que ces actions (de planification, gestion, organisation) supposent elles-mêmes de prendre du temps pour s’y consacrer. Ce sont là des luxes que peu d’individus peuvent se permettre quand le plus gros de son énergie et de son temps sont consacrés précisément au fait même de prolonger son existence — sans oublier qu’il y a une vie à mener, en dehors de ce travail et qui ne se résume certainement pas aux tâches reproductives. Cette existence même qu’il faudrait appréhender de la même manière que ses repas : un processus à organiser, gérer, planifier. Des étapes successives à optimiser en vue de réduire le temps nécessaire à leur effectuation. Il s’agirait ainsi d’étendre ce qui est déjà là, d’aligner ce qui a déjà cours dans le cadre du procès du travail à l’existence.
À l’instar de la réduction toujours plus accrue du opérée dans la perspective de toujours mieux générer et extraire de la survaleur — voir l’entrée Les records sont faits pour être battus. L’existence dans son ensemble doit elle obéir à de tels schèmes. Là git le principe disciplinaire de telles injonctions. Calquer les conduites sur les logiques de rentabilité. En somme, la planification des repas ne vise pas à résoudre une contrainte matérielle, mais à la reconfigurer en problème d’organisation individuelle, aligné sur les logiques de gestion du travail.
Un geste antagoniste — mais tout aussi compatible avec ces logiques — consiste à s’en foutre. Bouffer ce qui tombe sous la main. En somme ce que sait produire et fourguer de mieux — donc de pire — l’organisation sociale marchande. Produits ultra-transformés, plats préparés. Réalisant ainsi l’autre promesse de l’organisation sociale marchande, non pas celle de voir l’ensemble de son existence planifiée dans le moindre détail, mais celle de n’avoir à s’occuper de rien, ni de planification ni de gestion, ni même de préparation quelconque : Tout ce que vous avez à faire, c’est ne rien faire — hormis le fait de travailler en vue de gagner de quoi payer pour faire sans que vous n’ayez rien à faire.
Se faire à manger ne se résume plus qu’à acheter du déjà préparé ou réchauffer, cuire, des produits déjà (ultra-)transformés. La production de matières premières — fruits, légumes, grains, farines, etc. — déjà soumise à des procédés industriels et marchands ne suffit pas, leur préparation même doit en passer par le fil de la marchandisation. Là est l’enjeu. Que le moindre acte soit intégré à la boucle de la valorisation de la valeur. Signer, dans le cadre qui nous occupe ici, la fin de toute activité culinaire opérée en soi, pour soi et pour d’autres. Pour le dire autrement, externaliser cette pratique et donc être dépossédé de savoirs, de pratiques. En un mot, la l’activité culinaire.
Mangez, sans efforts, à l’instar de ces détenteurs de capitaux qui, disposant de domestiques, ont les moyens de se sustenter sans même rien savoir de l’agencement de leur cuisine.
Ce fut d’ailleurs précisément le discours porté par les industries agro-alimentaires et de l’électroménager ; faciliter le quotidien, gagner du temps (parce qu’on le sait bien le temps c’est de l’argent) voire parfois se draper d’atours émancipateurs — Moulinex libère LA femme, pour ne citer que ce slogan des années 1960.
Si ces divers outils ont certainement rendus certaines tâches moins pénibles, elles n’ont pas pour autant effacé l’effort, ils l’ont même paradoxalement accru. En effet, ces outils ont permis de rendre effectuables des tâches qui autrefois nécessitaient d’employer des professionnels. Ainsi cette charge de temps et d’effort s’est mécaniquement sur-ajoutée à l’activité domestiques — assurée principiellement par les femmes. À cela, il faut ajouter le fait que si nombre de tâches sont devenues incontestablement plus faciles ; leur quantité elle, a augmenté. Sans oublier le fait que les activités reproductives sont devenues plus complexes, la cuisine constitue dans ce cadre le meilleur exemple dans la mesure où les régimes alimentaires modernes imposent de fait plus variations, des préparations de plus en plus sophistiquées, dans et par l’usage de ces nouveaux outils — voir le Leximatériel.
Et même dans le cas où du temps aurait été prétendument soustrait aux tâches reproductives, ce temps n’a pas été aboli comme contrainte, mais déplacé. Ce qui a été libéré de la reproduction de la force de travail a été simultanément réaffecté au procès de production comme force de travail disponible. Le retrait partiel de l’assignation domestique ne supprime pas la contrainte : il la redéploie.
Celles qui demeurent en charge de ces activités continuent d’en assurer la nécessité matérielle ; celles qui en sont partiellement dégagées accèdent, dans le même mouvement, à ce qui est socialement reconnu comme productif — le travail salarié. Cette intégration ne constitue pas une sortie du rapport, mais son extension.
Il ne s’agit pas de contester l’accès des femmes au travail, mais de situer cette transformation dans son effectivité matérielle : la désassignation relative des tâches reproductives s’opère dans les limites d’une organisation sociale qui en reconfigure les termes, en intégrant cette force libérée au circuit de la valorisation.
Si la cuisine est devenue peut-être plus complexe et/ou plus variée, elle nécessite désormais d’user de plus en plus d’éléments extérieurs, provenant de la sphère marchande. Provoquant de fait une une transformation des pratiques, généralisant une prolétarisation — c’est-à-dire une perte de savoir-faire — mais elle a produit également un risque pour la santé. La généralisation des produits (ultra-)transformés ainsi que la perte des savoir-faire (culinaires) a impliqué une dégradation des conditions matérielles de l’alimentation — si avant il y avait peu, désormais il y a beaucoup mais avec une qualité dégradée. Et cette dégradation n’est pas sans coût. La prise en charge des pathologies qui en résultent pèse sur les mécanismes de santé — notamment la fameuse sécurité sociale.
Dès lors, s’opère un réajustement : incitations à « mieux manger », à diversifier l’alimentation, à réintroduire des pratiques qu’une articulation particulière de l’organisation sociale marchande avait contribué à dissoudre. Ce retour n’invalide pas le mouvement initial ; car ce que l’on nomme communément la malbouffe, est toujours là. Bien plus, même lorsque l’on mange selon les prescriptions on ne le fait que dans l’éventail restreint proposé par les industries. Relevant avant toute chose d’un procès de production capitaliste, elles ne tiennent certainement pas compte des besoins réels des individus, ignorent par-là même le soin dû aux terres. Ces dernières étant exploitées selon les exigences du rendement, et non selon celles de leur régénération. Ce qui disparait de l’assiette — la diversité des cultures — disparaît d’abord des champs, pour les mêmes raisons. Il s’agit avant toute chose de faire dans le bankable. Ce qui peut être écoulé dans le cadre de régimes alimentaires faméliques, par leur diversité.
Burgers, tacos, pizzas et autres kebabs nécessitent qu’un jeu restreint de denrées — les mêmes à peu de choses près : blé, pommes de terres, viandes, tomates, oignons, quelques salades parfois — à l’instar des recettes éculées des blockbusters. Il s’agit en somme de suivre le mouvement du marché.
Là également se niche la contradiction ; les deux discours bien manger et malbouffe se doivent de co-exister, avec pour seul arbitre la (supposée) responsabilité individuelle.
Ce n’est donc pas en termes de santé publique que l’on s’inquiète des dégâts provoqués par cette alimentation industrielle (ou industrialisée), mais avant toute chose comme contrainte économique.
De là les injonctions, désormais bien connues, à : manger équilibré, calculer portions et proportions, varier les aliments et les plats, se tenir éloigné autant que possible des produits ultra-transformés, user de matières premières peu transformées, cuisiner avec du frais, 5 fruits et légumes par jour qu’on vous dit, ah oui ! Et mangez, bougez, évitez de grignoter. Le bien-être physique et mental en dépendent — Voir l’entrée Prendre soin | préserver votre santé mentale. Et ce réajustement doit être assumé par les individus — et plus particulièrement les femmes — à qui il incombe de planifier [leurs] repas.
Bien évidemment, le fait que la valeur (minimale) de la force de travail ne couvre que la survie stricte, n’a rien à voir là-dedans. La logique impliquant que chaque portion de temps travaillée doive obligatoirement déboucher sur de la — à savoir de valeur volée au travailleur —n’a strictement aucun lien avec les questions sanitaires afférentes au bien manger. D’où le surgissement des syntagme planifier ses repas, désormais banalisé.
Aux individus — les femmes en particulier — de s’organiser dans ce maigre temps imparti, (supposé) libre que leur laisse le travail pour se faire (correctement)à manger. Se renseigner sur quoi manger, quels produits privilégier, lesquels éviter. Il n’y a certainement pas de vie à mener, en-dehors de la ventre de sa force de travail.
C’est bien l’aboutissement de ce mouvement, celui d’une prolétarisation toujours plus avancée de l’activité culinaire qui a suscité le retour à ce que l’on nomme aujourd’hui le fait maison [homemade]. Aussi bien promu dans le cadre de la cuisine domestique que revendiqué comme label marchand. Ou comment, par un retournement spectaculaire, la hiérarchie séculaire entre la cuisine domestique et la professionnelle se trouve inversée — voir à ce sujet le Leximatériel. C’est désormais la seconde qui se réclame de la première, consacrant de fait la disparition de la cuisine maison ; puisqu’il faut aller dehors pour l’obtenir.
Détricotage des soi-disant avancées ; retour à la cuisine, en tant qu’activité nécessaire, activité essentielle. Il faut (désormais) se remettre à cuisiner, user le moins possible de produits (ultra-)transformés — le refrain est connu.
Ce qui, il y a quelques décennies, était considéré comme corvée, cesse immédiatement de l’être. Mettre la main à la pâte, c’est chic, c’est beau dans la mesure où c’est organisé, géré, planifié.
Cela ne prouve pas seulement que l’on sait prendre soin de soi, mais surtout qu’on en a le temps. Et plus encore, dans le cadre de cette organisation sociale centrée sur le travail, c’est appréhendé comme une compétence mobilisable dans le cadre du procès du travail.
Gagner son pain à la sueur de son front ne suffit plus, il faut aussi savoir (et avoir le temps) de le faire.
Pour autant, cela ne fonctionne pas pour toutes et tous — question de profils et de classes, sociales. La gestion de l’activité domestique ne sera certainement pas valorisée de la même manière ici ou là, pour quelque travailleur ou travailleuse manuel·le et de celles et ceux qui font partie de la fameuse classe d’encadrement.
Aux plus pauvres, aux plus démunis, ne demeure que l’aporie de cette existence ; l’incapacité matérielle de (se) faire convenablement à manger et les dangers sanitaires de recourir aux services marchands. Et quand bien même, il serait tout à fait possible et même recommandé de le planifier ses repas ; à quelles fins ?
Quand la vie est incertaine au point de ne pas savoir de quoi sera fait le lendemain, qu’a-t-on besoin de penser à manger sainement ? De se prémunir contre d’éventuelles maladies liées à cette fameuse malbouffe ? On ne sait jusqu’où s’étendra son existence. Il n’y a pas de cuisine pour ceux et celles que l’exploitation généralisée a vidés de tout appétit.
Leximatériel « Planifier ses repas »
Afin d’analyser l’expression qui nous intéresse ici, planifier ses repas — ainsi que ses dérivés organiser, gérer — il est nécessaire de sortir du cadre même du syntagme. Car l’expression en tant que telle implique d’ores et déjà des évidences et des catégorisations historiquement datées, politiquement située. En vue de saisir adéquatement les enjeux d’une telle expression, nous devons nous attaquer aux illusions mêmes qu’elle produit. À commencer par la distinction supposée entre sphère domestique — celle de la reproduction de la force de travail — et une autre, extérieure — renvoyant quant à elle à la dépense de la force de travail.
L’histoire du terme ménage illustre assez précisément l’absence de telles catégorisations. Au XVIIe siècle, mesnage désignait tout à la fois, le foyer, les biens matériels, des outils agricoles, voire des meubles.1 Mesnage renvoyait également à l’administration de la famille ainsi qu’à l’épargne.2 mesnager était celui (ou celle) bon économe de son bien, qui ne fait point de despense superfluë. Le sens commun qu’on lui connait aujourd’hui était alors déjà en usage : mesnage se disait alors également des services qu’il faut faire dans la maison pour tenir tout en bon ordre & proprement. Dans ce même ordre d’idées, mesnagère désignait la femme ou la servante qui conduit le mesnage. [Antoine Furetière, Dictionnaire universel, 1690]
Ce que la langue enregistre ici, ce n’est pas une division des tâches déjà constituées, mais au contraire l’absence de leur partition stricte. L’administration des biens, l’organisation matérielle et les tâches quotidiennes relèvent d’un même continuum — le mesnage. Autrement dit, ce que l’on qualifie aujourd’hui de tâches ménagères n’existe pas comme sphère séparée, détachée des autres activités. Puisque se faire à manger, pour reprendre l’exemple qui nous intéresse principalement ici, ne se résumait pas à la préparation stricte des repas — en somme cuire des aliments préalablement achetés. La pratique était intriquée dans un ensemble d’activités variées.
Un premier moment de découpage se manifeste au XVIIIe siècle avec la formalisation d’une « œconomie [économie] domestique ». C’est là, l’une des premières occurrences explicites que nous ayons trouvée, elle apparaît dans un ouvrage anonyme datant de 1770, intitulé Encyclopédie œconomique où l’auteur opère une distinction entre des activités selon des domaines distincts : œconomie rustique [renvoyant à l’agriculture], œconomie politique, œconomie domestique. Cette dernière circonscrit un ensemble de pratiques liées au foyer — conservation de denrées alimentaires ou non, leur transformation en pain, fromage, liqueurs, corde, savon, vêtements, etc.
Des pratiques qui se trouvent alors déjà séparées de la production agricole proprement dite. Ce geste classificatoire ne crée pas ex nihilo des activités nouvelles ; il opère une découpe et une différenciation entre des activités considérées comme relevant ou non d’une supposée sphère domestique — à savoir appartenant au foyer.
L’avènement de l’organisation sociale marchande et sa généralisation ne fera que radicaliser de telles catégorisations. Privant d’accès d’abord les individus de la terre, rendant ainsi impossible la production directe et pour soi des matières premières, puis généralisant le système du travail producteur de marchandise. Par le biais de ces deux mouvements, tout un ensemble d’activités sont extraites du foyer et intégrées de fait au circuit marchand — préparation du pain, fabrication de vêtements, de savon, etc. pour reprendre les exemples cités plus haut.
Ce déplacement ne supprime pas les activités nécessaires à la reproduction ; il en redéfinit la répartition. Ce qui demeure dans le foyer n’est pas ce qui paraît aujourd’hui comme « naturellement domestique », mais ce qui n’a pu pleinement valorisé — ou pas encore. N’ont subsisté dès lors que les tâches ayant directement trait à la gestion domestique. En somme, ce qui ne pouvait être converti en travail — car, contrairement aux détenteurs de capitaux, la majorité des foyers n’ont pas les moyens (économiques) d’acheter de la force de travail pour s’occuper de leurs tâches… domestiques. Preuve, s’il en était besoin, que ce qui aujourd’hui relève de la sphère industrielle/marchande, a un moment été associé à ces fameuses activités domestiques…
Pour le dire autrement, les tâches domestiques ne constituent que le négatif du travail, tout ce qui n’a pu être (encore?) intégré au circuit marchand. Et c’est bien pour cette raison qu’elles sont qualifiées d’improductives, non parce qu’elles ne produiraient rien, mais avant toute chose car elles ne relèvent pas du travail — en tant que concept spécifiquement capitaliste. Pour autant, l’organisation sociale marchande ne peut se passer de ces tâches reproductives — car il faut bien qu’au jour le jour le travailleur recouvre sa force de travail, et qu’au long cours l’organisation sociale dispose de chair à travail employable. Ainsi, l’organisation sociale marchande a besoin de ces activités reproductrices mais ne veut pas en prendre la charge ; car c’est d’elle notamment que provient la survaleur volée dans le procès du travail. De là surgit la nécessité de naturaliser — donc d’invisibiliser — cette activité reproductive, considérées comme allant d’elles-mêmes.
Le fait que ces activités domestiques aient été assignées aux femmes n’est que l’extension de la domination masculine qui pré-existait au capitalisme, cette domination a simplement été ré-encodée selon les logiques de l’organisation sociale marchande. Les femmes ont alors été reléguées hors de la sphère de la valeur, assignées donc à ces activités reproductrices, naturalisées, donc rendues gratuites.
La cuisine condense ces transformations. Elle se scinde en deux régimes : une cuisine professionnelle, intégrée à la production marchande, et une cuisine domestique, assignée à la reproduction. Cette division est relayée et stabilisée culturellement, avec par exemple, au XIXe siècle, des titres de presse qui se spécialisent dans la critique gastronomique, ayant essentiellement pour but de conseiller le consommateur3 ; de l’autre des titres destinés non pas à ceux qui consomment, mais celles qui cuisinent au quotidien. La cuisinière cordon bleu étant l’un des premiers magazines de ce type — c’est par ailleurs à cette publication, et à l’école de cuisine éponyme, que nous devons l’expression cuisiner comme un cordon bleu.
Ceci ne constitue qu’un exemple parmi tant d’autres d’une formation spécifique assignée aux femmes. Elles, qui malgré la supposée gratuité et la naturalisation de ces tâches reproductives, sont sommées néanmoins de se spécialiser dans ce domaine spécifique que sont les activités reproductives.
Ainsi, la segmentation des activités et leur caractère indifférencié n’a pas seulement affecté la sphère marchande — dite productive, c’est bien l’ensemble de l’existence (ou presque) qui s’est trouvée soumise à de telles opérations — comme nous avons pu le voir avec l’entrée Le temps c’est de l’argent. Les procédés élaborés dans le cadre de la production marchande deviennent alors la norme pour mener son existence, notamment les tâches reproductives.
Un tel mouvement apparaît d’autant plus clairement dans les guides et manuels pratiques destinés aux ménagères. En effet, à partir du XXe siècle, cette littérature va explicitement prendre pour modèle la production industrielle et marchande telle qu’elle s’est formalisée puis standardisée tout au long du XIXe siècle. Partant de l’idée que l’effectuation des tâches domestiques doivent adopter l’optimisation scientifique du travail [de F.W Taylor]. Ainsi s’agit-t-il pour la ménagère [housekeeper] de réduire les tâches en pratiques courantes [standard practice] en vue d’économiser effort, temps et… vitalité.4 L’adoption d’une telle approche permettant de transformer les corvées ménagères en objets d’un vif intérêt intellectuel.5
Les guides et autres manuels pratiques destinés aux ménagères n’en restent pas à de telles généralités. Ce sont des pratiques concrètes qui sont évoquées, de la manière de battre ou fouetter quelque préparation6 à la posture adoptée lors de l’effectuation de telle ou telle tâche7, en passant par leur planification.8 Ainsi s’agira-t-il d’appréhender chaque activité comme une chaîne de gestes décomposables, quantifiables, donc optimisables. Certaines « méthodes » vantant même le fait de pouvoir réduire la distance parcourue par la ménagère en faisant la vaisselle, tout au long de l’année, de 41 kilomètres à 14 — des calculs et des données qui ne sont pas sans nous rappeler les méthodes statistiques promues par Adolphe Quetelet, évoquées dans le Leximatériel consacré à l’entrée La data c’est le nouveau pétrole.
D’autres, comme l’ingénieure industrielle Lillian Gillbreth, ne s’en tenait pas simplement à ces questions de gestes ou de postures, elle a conçu des outils spécifiques à l’usage des ménagères. Ainsi établissait-elle une analogie entre travail dit productif à l’usine et les activités domestiques. L’approche de Lillian Gilbreth ne visait pas uniquement l’optimisation en termes de temps et d’effort, il s’agissait pour elle de rendre employable les femmes assignées aux tâches ménagères, qu’elles acquièrent, par le biais de ces méthodes, des compétences comparables à celles des ingénieurs, faisant d’elles des expertes aussi spécialisées et légitimes que les hommes qui opèrent dans le cadre de la production marchande.
Le foyer et les activités domestiques qui lui sont afférentes, deviennent alors un système de tâches coordonnées dont la ménagère représente la principale… gestionnaire. Une fois de plus, ce n’est pas l’invention d’une activité qui s’opère ici, car les activités domestiques (et ce avant même l’avènement du capitalisme) nécessitaient de s’ organiser. C’est avant toute chose la manière et le but de l’organisation qui importe ici, dans la mesure où est mise en œuvre une rationalisation des moindres gestes opérée non vis-à-vis de pratiques socialement situées, inscrites dans une nécessité. L’ensemble des tâches sont appréhendées comme activités indifférenciées dont l’effectuation est avant toute chose commandée par la rentabilité.
Dans ce contexte, des expressions telles que planifier, gérer, organiser ses repas ne sont pas de simples injonctions contemporaines. Elles sont le résultat et le produit d’un processus historique. Ce dernier va de la fragmentation d’un continuum d’activités, leur intégration au circuit marchand — toujours plus avancé.
Des activités qui sont dès lors transformées en travail, producteur de marchandises. Ce procès du travail nécessitant des activités dites reproductives laissées à la charge des exploité·e·s — et plus particulièrement les femmes. Pour autant, ces activités, et encore moins celles qui les exécutent, ne sont pas épargnées par les structurations du procès du travail. Bien plus, les activités reproductives dépendent intégralement du circuit marchand, l’activité dite domestique ne se résumant plus qu’à une forme de gestion, d’assemblage, d’usage d’outils… commandées avant toute chose par des objectifs de rendements à la fois en termes d’économie de temps et d’efforts… En cela, tout à fait semblable voire identique au procès du travail — standard(isé) —, actant par-là même l’indifférenciation entre ces supposées sphère domestique et marchande.
1 De là vient l’expression remuer ménage devenu remue-ménage, à savoir déplacer l’ensemble des meubles d’une maison.
2 Un usage qui subsiste partiellement encore aujourd’hui au travers du verbe ménager qui ne signifie pas faire le ménage, mais utiliser avec réserve,modération voire parcimonie.
3 Avec L’Almanach des Gourmands [1803-1812] Alexandre Balthazar Laurent Grimod de la Reynière inaugure cet type de critique gastronomique.
4Christine Frederick, The new housekeeping, Doubleday, 1913, p.19.
5« Once this attitude became thoroughly organized all the household problems, large and small, became invested with entirely new interests and new possibilities. Instead of becoming something upon which to slave, they became objects of keen mental interest… » Idem, p.IX.
6« Why waste energy in keeping a utensil in place when we can easily clamp any bowl or glass churn to the table, and save the wasted motion of holding the utensil in place for the real task of beating or whipping? », idem, pp.35-36.
7When one is standing there is a strain to keep the body up-right; when the body is seated this strain or motion is removed, and that much effort put at the service of the real task in hand. Idem, p.36.
8For instance, suppose I wash my breakfast dishes, and then, without a schedule, stop and consider what I shall do? — make the beds, fill the lamps, or clean the bathroom? (…) With a schedule there is no such hesitation and loss of energy. Idem, p.95.
Le bien manger, la bonne santé même ont été ré-encodé en rentabilité, profitabilité. Pris entre le marteau de la nécessité, pour la marché du travail, de disposer de corps employables, et l’enclume de l’État, dont l’objet est de dépenser le moins possible en frais de santé.
Qu’a-t-on dès lors besoin de bien manger, bien être ? Quand simplement être est vicié.
Et pourtant, s’occuper de soi et des autres, bien manger, demeure essentiel ; la vie persiste, malgré…
