Des goûts et des classe(ment)s

temps de consommation de la marchandise-texte :

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Ce texte constitue une entrée du Dialectic-tionnaire — Dictionnaire dialectique de l’aliénation.
Pour en connaître le principe, voir ici.

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Tier list | Les goûts et les couleurs ça ne se discute pas— C’est dit, posé. Fin de l’échange. On passe à autre chose. En d’autres occasions, la sentence pourrait être formulée avant même qu’une conversation de ce type ne s’installe ; l’expression fait alors figure de mesure préventive. Dans tous les cas, elle renvoie à une clôture discursive. Elle pourrait aisément être remplacée par un énoncé tel que« Je n’ai pas/plus envie de parler/discuter de ça » sans que les effets sur la discussion n’en soient altérés.

À cette différence près que la phrase de substitution proposée engage directement l’énonciateur·ice, c’est en somme elle ou lui qui prend en charge la responsabilité de couper court à la conversation ; dans l’autre cas la clôture est induite par l’expression elle-même et la règle sociale qu’elle convoque —on ne discute pas des goûts.

On peut s’étonner que la sentence puisse être aussi largement admise et acceptée au sein d’une organisation sociale censée — d’après sa fiction du moins — privilégier la libre parole et le débat d’idées. De ce point de vue, elle ne fait pas figure de cas isolé.Il existe un certain nombre de formules qui restreignent, ce que l’on a coutume d’appeler, la liberté d’expression, sans la remettre en cause. On pensera, notamment, à des énoncés comme : peut-on rire de tout ? Ou encore toute vérité n’est pas bonne à dire. À ceci près que ces exemples n’assument pas une montée en généralité ; ce sont certaines vérités qui ne seraient pas bonnes à dire, certains sujets au sujet desquels il ne conviendrait pas de plaisanter. Des goûts et des couleurs, on ne discute pas est plus affirmatif et définitif ; l’assertion est explicite, ce sont tous les goûts qui ne doivent pas (se) prêter à discussion.

Par ce verbe « discuter » désigne-t-on toute forme de discussion, ou certaines de ses modalités spécifiques ? En effet, le verbe « discuter », selon qu’il soit employé en transitif direct ou indirect — c’est-à-dire accompagné d’un complément direct [COD] ou d’un complément indirect [COI] —, implique des nuances sémantiques sur lesquelles il est nécessaire de s’attarder :

  1. Discuter un ordre [transitif direct]
  2. Discuter d’un ordre [transitif indirect]

Bien que l’usage du verbe« discuter », dans ces deux énoncés,implique un échange, l’interaction ne recouvre pas rigoureusement les mêmes enjeux.Dans le second cas, « ordre » constitue d’abord le sujet ou le thème autour duquel s’articule et se déploie la conversation pour ensuite, le cas échéant, prendre une décisions quelconque. Quant au premier cas, c’est l’« ordre » lui-même qui se trouve questionné, soit pour en interroger la validité, le bien-fondé, voire en vue de le contester ou de le remettre en cause.

Pour le dire autrement, l’usage en transitif direct de « discuter » (a) tend à faire porter l’opération sur l’objet lui-même en vue de l’examiner, d’en soupeser la validité voire de le contester. La construction en transitif indirect (b) constitue l’objet en thème ou sujet de l’échange sans nécessairement mener à sa remise en cause.

Cette distinction n’est évidemment pas absolue, mais elle permet de saisir une nuance spécifique produite par la formule : ce ne sont pas nécessairement les goûts, comme sujets de conversation, qui seraient interdits, mais le fait de les juger. Ainsi la formule — et la règle sociale qui la sous-tend — ne semble pas réfuter, dans sa construction syntaxique du moins, la discussion en général, mais un sens et une modalité spécifique du verbe « discuter », celle qui a trait, pour le dire rapidement, au jugement. À la lumière de ces considérations syntaxiques et sémantiques, on pourrait paraphraser l’expression de la sorte : on ne soumet pas les goûts à une discussion susceptible de les remettre en cause.

Notons qu’au sein de l’organisation sociale où cette règle circule comme évidence, le goût se trouve organisé hiérarchiquement. Il existe des consensus, plus ou moins larges, autour de certains (dé)goûts. Ce sont là des tris socialement et historiquement datés, pouvant ainsi fluctuer d’une époque, d’une organisation sociale à l’autre, affectés et nourris qu’ils sont par tel projet politique ou de structuration des savoirs — voir le Leximatériel.

Nous avons exploré la manière dont la représentation du végétal et de la viande — ainsi que l’ensemble de leur chaîne de signification — a évolué.Un peu moins de deux siècles, le verbe végéter a subi un renversement de sens des plus complets, lui qui désignait la capacité d’un être vivant à se développer en est venu à signifier presque l’exact inverse et ainsi se charger de connotations négatives — pour plus de détails voir l’entrée au sujet de Végéter, état végétatif, légume | Musclé, 💪. De telles considérations ont affecté et affectent encore la représentation du végétal, en général, et de l’alimentation non-carnée en particulier, elles forgent des représentations qui affectent in fine les goûts.

Si de telles hiérarchisations sont produites au niveau des structures (sociales), on proclame, à l’échelle des individusque les goûts, eux, ne prêteraient pas à discussion car relevant des personnes.

Le conditionnel est ici de rigueur dans la mesure où si la règle que sous-tend l’expression était respectée, elle porterait, dans une certaine mesure, quelques accents d’altérité.Elle nous préserverait de nombre de débats stériles au sujet des goûts… Qu’ils renvoient aux aliments, vêtements, médias — au sens médium —, genres artistiques, voire des manières d’être. Car oui, ces dernières prêtent elles-mêmes un jugement relevant du goût ; il est tout à fait admis de qualifier telle ou telle existence — ou la façon de la mener — comme manquant de goût ou étant de mauvais goût ; la notion de « savoir-vivre » explicite assez bien une telle conception.

Il est des manières d’être ou des comportements qui, au sein de tel ou tel espace social déterminé, vont d’eux-mêmes, ils se passent allègrement de toute explication. Pour ne citer que cet exemple, affirmer que le temps dégagé du travail devrait exclusivement servir à se changer les idées par le biais du divertissement — et ce, qu’importe la forme qu’il prend. En revanche, goûter la solitude, l’amer plutôt que le sucré, etc. Cela ne va pas de soi. En de telles circonstances, arguer que Des goûts et des couleurs, on ne discute pas ne suffit pas. Pour qu’elle soit opérante, il est nécessaire de l’accompagner d’arguments.

Il existe des contextes où la sentence s’applique d’elle-même ; d’autres où, pour qu’elle soit potentiellement effective, il est nécessaire de l’accompagner d’explications, d’arguments et autres justifications dans la mesure où ces goûts sont (jugés) non-conformes non pas à au réel, mais à la représentation dominante que l’on se fait des préférences et des aversions.

Échanger au sujet d’une destination de vacances, de ce programme télévisuel ou cette série, oui ; dire que l’on aime pas voyage, de ne carrément pas goûter les séries, en général, non. Il faut alors se justifier, expliquer son (dé)goût — pour le moins. Et ce n’est qu’après cela que la sentence peut être appliquée — ou non, l’individu en question se trouvant stigmatisé, assigné à des goûts étranges.

Malgré le fait que l’axiome qui nous intéresse ici soit aussi largement partagé qu’accepté, il n’en demeure pas moins qu’il ne s’applique qu’à une frange déterminée de goûts, parmi ceux qui circulent au sein de l’organisation sociale. Pour que l’expression Des goûts et des couleurs, on ne discute pas puisse s’appliquer telle quelle,il est nécessaire, au préalable, que ce dont il est question soit intégré à l’éventail de goûts admis, valorisé en tant que tel. Que ce goût ait accédé donc à un certain statut ou; pour le dire autrement; qu’il (se) soit normalisé — voir le Leximatériel.

Appréhendée sous cet angle, l’expression les goûts et les couleurs, ça ne se discute pas, ne renverrait donc pas tant à l’absence de hiérarchie des goûts, elle ne supprime rien de cela ; elle contribue simplement à en masquer les conditions (sociales et matérielles) de production. Elle efface les hiérarchies déjà admises parce que constituées en amont, elles vont d’elles-mêmes ou, pour le dire autrement, elles sont naturalisée.

C’est donc uniquement dans un cadre préalablement établi que l’on peut décréter : j’aime ceci ou je n’aime pas cela. Point. Et d’ajouter : Les goûts et les couleurs, TMTC [Toi-Même Tu sais]…

L’organisation sociale produit et hiérarchise les goûts, puis présente certains d’entre eux comme de simples préférences individuelles soustraites au jugement.Mais il est généralement admis que ces goûts sont traversés par des histoires — personnelles, voire intimes et/ou collectives, des apprentissages, des habitudes, des associations, etc. Bien que ces dernières soulignent le fait que les goûts ne sont pas des propriétés naturelles, mais les produits de rapports sociaux, matériels et relationnels — par exemple le goût pour telle ou telle chose étant largement issu de la circulation de la chose en question, et ce même si elle a été rencontrée par quelque hasard. Pour autant, la forme phénoménale de ces histoires de goûts renvoie au fait que les goûts seraient étroitement rattachés aux individus en tant que tels. Les goûts constitueraient des relations personnelles, immédiates, intrinsèquement liées aux individus, ces derniersétant définis et se définissant dans et par eux.

Et c’est en vertu de telles conceptions (essentialisantes) des (dé)goûts que les discussions à leur sujet sont déclarées nulles et non avenues.Pour reprendre la manière dont nous avons précédemment paraphrasé l’expression qui nous occupe ici : on ne soumet pas les goûts à une discussion susceptible de les remettre en cause.

À quoi renvoie exactement la « remise en cause » ? À des opérations de classement, de hiérarchisation, certes— comme nous l’avons vu plus haut avec l’usage du verbe « discuter » en transitif direct —, mais ce n’est pas tout. Le fait même de rattacher tel ou tel (dé)goût à des conditions sociales, historiques et matérielles peut être interprété comme une manière de les remettre en cause. Et pour saisir le pourquoi de telles réactions il est nécessaire de rappeler, si besoin, que les (dé)goûts sont appréhendés comme des marqueurs identitaires, étroitement ancrés dans la personnalité d’un·e tel·le.

Il suffit pour s’en convaincre de prêter attention à la manière dont nous prouvons, socialement, notre attachement — amoureux, amical ou quel qu’il soit — à une personne ; notamment en apprenant à connaître ses (dé)goûts. Ces derniers se présentent dès lors comme autant de marqueurs dans et par lesquels nous nous trouvons (re)connu·e·s dans notre (fantasmatique) singularité.

Dans ce contexte,les opérations de dés-essentialisation ou de dénaturalisation, qui visent justement à la dé-personnalisation des goûts, sont ou peuvent du moins être vécues comme des attaques réglées contre les individus eux-mêmes. Discuter simplement de l’avènement des goûts, de leur construction, ça serait dès lors toucher à la manière dont les individus eux-mêmes se vivent et se représentent, ces discussions sont interprétées comme autant de remises en cause du libre arbitre, de la faculté de jugement propre à chacun·e.

On n’est pas influencé·e·s, pas vrai ? Les goûts tiennent à soi, à sa personnalité. Pourtant,les(dé)goûts n’ont rien de définitif. Il arrive (assez fréquemment d’ailleurs) que nous en changions. Goûter aujourd’hui ce qu’encore hier on exécrait, et vice versa, c’est là une expérience somme toute banale. Ce caractère changeant ou variable des goûts ne suffit pas à remettre en cause leur caractère immanent ou intrinsèque. Si l’on admet que les dispositions naturelles peuvent changer, on arguera alors que c’est bien ce changement qui affecte, en dernier recours, nos perceptions des goûts. Les arguments mobilisés pour expliquer voire justifier de ces changements en attestent :

… ce n’est plus de mon âge |j’ai plus 7 ans, 20 ans, etc.|c’est un truc d’étudiant ça, j’ai dépassé ça | j’ai appris depuis… |c’était la mode de/àl’époque | en ce temps-là, ça se faisait, etc.

Sont donc évoqués au fil de ces énoncés :l’historicité des catégories (modes, époques, temps), la socialisation, les apprentissages, les institutions de légitimation (ça se faisait) ou encore la distribution différentielle des goûts en termes d’âge et de classe sociale, etc. Autant d’arguments qui relient les goûts directement à l’organisation sociale même. Ce lien explicitement tracé n’empêche pas les individus mobilisant ces arguments d’éprouver effectivement de la répulsion ou de l’attraction vis-à-vis de telle ou telle chose. Simplement la médiation sociale entre le (dé)goût et l’individu se trouve niée — au moment même où elle est pourtant énoncée. Ainsi, les mécanismes des goûts sont saisis sous leur forme phénoménale, c’est-à-dire qu’ils sont appréhendés, et surtout vécus, comme de simples évolutions ou changements personnels.

S’exprime là encore une conception des goûts éminemment naturelle et littéralement immédiate — dénuée d’intermédiaire(s). Et c’est bien sur ce mythe que s’est bâtie la représentation et du monde (social) et de soi. Le goût est perçu, vécu comme identité— au sens propre du terme, à savoir ce qui serait identique à soi.

Le concept du goût tel qu’il se présente à nous, aujourd’hui, ne va pas de lui-même. Il s’est constitué au cours du XVIIe siècle. Cela ne signifie pas pour autant qu’il n’existait auparavant aucune réflexion autour des jugements — qu’ils soient esthétiques, culturels et plus généralement vis-à-vis de ce que l’on n’appelait pas encore les productions de l’esprit, etc. À ceci près que ces considérations ne se trouvaient pas alors subsumées sous ce concept de goût —ayant trait à des choses aussi différentes que la saveur, l’ouïe, les productions de l’esprit ou encore les relations sociales.

Une telle conception ne va pas d’elle-même, en anglais par exemple, c’est un tout autre système sensoriel qui a subsumé ce que l’on nomme, en français, le goût — ou une large partie du moins ; c’est le toucher. En effet, taste [goût en anglais] est un dérivé de l’ancien français taster qui donnera le verbe tâter que nous connaissons aujourd’hui. Un tel exemple illustre bien que cette évolution du goût (en tant que saveur) au jugement ne va pas d’elle-même —voir le Leximatériel.

Quant à l’expression qui nous intéresse ici, elle circulait bien avant la formation du concept de goût tel que nous le connaissons aujourd’hui. Si l’on admet qu’il ne faut pas disputer (discuter) des goûts et qu’il existe une diversité de goûts ; il y aurait pourtant un goût mis en exergue vis-à-vis d’autres. Que l’on pense au haut goût (du Moyen Âge, essentiellement culinaire) ou du bon goût (déjà présent dans le Thrésor de Jean Nicot cité dans le Leximatériel). Dès lors, dans quelle mesure peut-on ainsi concilier le fait de présenter un goût comme étant supérieur à d’autres, tout en admettant qu’il existe une diversité de goûtsdont on ne devrait pas discuter ?

Les goûts, et plus particulièrement les goûts alimentaires, étaient appréhendés selon la constitution physique des individus, mais également de leurs (supposés) tempéraments, ainsi la diversité des goûts était censée répondre aux besoins organiques de chacun·e — voir le Leximatériel.

Si nous n’en sommes certes pas là, aujourd’hui, dans cette conception organique des goûts ; il semble que nous ayons hérité, dans nos représentations du moins, de ce caractère naturel. Parler de son ou ses goûts c’est, par métonymie, parler de soi— ou de la manière dont on se représente.

Par ce caractère éminemment intime qui leur est affecté, les goûts sont de ces sujets qui suscitent un engagement personnel. Àénoncer ou entendre un avis sur quelque goût, on se trouve de facto impliqué·e·s ; ça prête à l’échange, la réaction. Dans les deux casc’est sasubjectivité qui est mobilisée — ou du moins l’idée que l’on s’en fait.

Surtout que le concept de goût, tel qu’il s’est forgé, touche à tout ; il dispose d’un caractère généralisant permettant de mettre sur le même plan un ensemble de perceptions — de l’alimentation, bien sûr, au jugement esthétique en passant par les relations sociales — ne trouve-t-on pas une personne ou une assemblée à notre goût ?quand tel individu ou comportement peut nous dégoûter.

Par ce concept de goût, ce sont plusieurs activités fondamentalement différentes qui sont appréhendées de manière indifférenciée, toutes imbriquées à un code social (du goût) et renvoyées à une (supposée) singularité ; celle d’un individu éprouvant du plaisir, et ce sans médiation d’aucune sorte.

C’est là un schème et une logique rencontrés à maintes reprises au fil de ce Dialectic-tionnaire. Le nivellement d’activités diverses en vue d’être classées, comparées, etc. — comme nous avons pu le voir, notamment avec l’expression Que le meilleur gagne ou plus généralement de l’entrée ayant trait aux données. Mais également le fait que de telles opérations sont progressivement détachées de leur conditions historiques et socialesde production pour être naturalisées, apparaissant alors comme allant d’elles-mêmes.

Untel constat ne signifie pas pour autant que ce concept de goût ait été produit dans et par l’organisation sociale marchande, mais plutôt le fait que cette dernière a exploité une catégorie déjà existante. En effet, à l’instar de concepts tels que l’argent ou le temps,qui pré-existaient au capitalisme, ces derniers ont été ré-encodés selon les exigences structurelles qui étaient propres à cette organisation sociale spécifique ; le concept de goût a subi le même sort.

Ce bon goût qui, au XVIIe et plus encore au XVIIIe siècle, renvoyait essentiellement à un code normatif ne pouvait opérer qu’à la condition d’une hiérarchie sociale relativement stable, dans laquelle les positions étaient assignées et clairement distribuées. C’est précisément ce que vient bousculer le régime démocratique (représentatif) et la fiction d’une égalité entre les individus qui lui est inhérente — cette fiction même que consacre l’organisation sociale marchande. Elle ne dissout en rien les hiérarchies du goût ; elle les déplace, et ce de deux points de vue.

La hiérarchie du goût glisse d’abord de l’échelle nationale à l’internationale, et plus spécifiquement vis-à-vis de peuples (soi-disant) non-civilisés. Une telle démarche s’inscrit dans le cadre des théories racialistes qui ne cesseront d’être développées tout au long du XIXe siècle, consacrant avec les apparences de la scientificité la (supposée) supériorité de l’occident. Dans cette perspective, les goûts qui n’appartiennent pas à cette catégorie échapperont de fait à l’expression qui nous occupe ici, ils se trouveront systématiquement non pas simplement discutés, mais rabaissés — voir le Leximatériel.

Cette manière d’appréhender les goûts en l’alignant sur des perspectives d’assignation raciale continue d’ailleurs de structurer encore aujourd’hui les imaginaires ; des manières d’être aux mœurs en passant par les productions de l’esprit, les personnes assignées à une race ou issues de pays pauvres se trouvent constamment confrontées au mur du jugement de goût. La cigarette (électronique ou non) vs la chicha, la consommation ou non de telle ou telle viande, le goût pour une pratique sportive et non une autre, etc. Dans ce cadre, les habits et plus généralement les modes vestimentaires sont un véritable révélateur ; un habit issu des design et des procédés fabrication les plus standard(isés) peut être considéré comme un vêtement confessionnel parce que porté par une personne assignée comme nord-africaine ou arabe. Ne pas discuter des goûts et des couleurs ne fait pas le poids face aux assignations raciales et leurs phantasmes.

S’il est ainsi admis de discuter et de juger même le goût de celles et ceux qui n’appartiennent pas à la civilisation présentée comme supérieure, à l’intérieur même de cette supposée civilisation ; discuter des goûts n’est pas interdit mais cela se fait plus délicatement. En effet, si la diversité des goûts est admise, demeure pour autant un bon goût— et par conséquent un mauvais. Mais ce bon goût se présente alors comme potentiellement accessible — à quiconque disposerait des moyens économiques et culturels de l’acquérir.Mais il y a également le goût produit dans et par la circulation marchande. Ainsi cette fiction égalitaire rend plus difficile l’affirmation explicite d’une hiérarchie des goûts ; cette dernière ne disparaît pas pour autant, elle prend dès lors la forme de préférences individuelles.

Le succès marchand étant aujourd’hui parfois (souvent?) appréhendé comme une sorte de mesure du consensus démocratique, reflétant le goût populaire— le qualificatif étant lui-même vague, renvoyant à cette entité mythologique qu’est le peuple, recoupant, dans ce contexte, le fait qu’une majorité ait apprécié telle marchandise. On en vient, dans cette perspective, à parler de démocratisation, pour désigner le fait que certaines pratiques se trouvent largement partagées, goûts qui en relèvent sont dès lors admis comme norme — dont on ne peut discuter.

On peut à ce titre prendre l’exemple de certaines industries culturelles qui, à telle époque étaient honnies, conspuées, jugées comme étant l’apanage du mauvais goût, être progressivement admises puis validées. Que l’on pense au roman, en tant que genre, au cinéma ou encore plus récemment aux séries télévisées. Ces différents cas montrent de manière assez exemplaire que la distinction entre institution et marché ne suffit pas à expliquer leur rapport au goût, parce que ces instances sont matériellement et historiquement interdépendantes.

Dans cette perspective, le goût acquiert un potentiel marchand, il se mue lui-même en valeur,ou plutôt ce qui est goûté accède un potentiel de valorisation. Il devient dès lors nécessaire de connaître les goûts de tout un chacun. Avec l’émergence et le développement de la statistique au XIXe siècle le goût, comme toute chose, se prête à la mesure, derrière les recherches d’Adolphe Quetelet autour de ce qu’il nomme l’« homme moyen » — voir à ce sujet le Leximatériel consacré à l’entrée La data, c’est le nouveau pétrole.

Au XIXe siècle, cette mesure des goûts et leur exploitation marchande n’était alors qu’à son stade artisanal. Avec internet, et plus spécifiquement le web 2.0, c’est une extension sans précédent de la captation des activités et autres pratiques sociales qui a été rendue possible et par-là même leur transformation en données par le biais de leur médiation technique. Dans ce cadre, les (dé)goûts n’échappent certainement pas à de telles considérations. Ils sont captés par un éventail de dispositifs qui ne sont rien d’autre que les techniques produites par les plateformes mêmes en vue d’exprimer ses (dé)goûts. Elles constituent ainsi autant de données enregistrables, agrégables, comparables ; donc exploitables— pour plus de détails, voir l’entrée Les données, c’est le nouveau pétrole.

Les boutons de like [j’aime] et leurs différentes nuances, les partages, (re-)publications, commentaires, et autres abonnements, bannissement,filtrage de fils de publications, etc.

Dans ce contexte, il ne s’agit plus d’en rester à cette affirmation sentencieuse : des goûts et des couleurs, on ne discute pas ;mais, au contraire, de livrer son avis, sans ambages, et ce de manière tranchée, d’assumer ce que l‘on appelle une take, une position tranchée.

Si de telles conduites semblent a priori contredire l’expression ou du moins marquer le fait que la règle sociale qu’elle porte ne serait désormais plus valide ; il n’en est rien. Comme vu en ouverture de cette entrée, l’expression constitue une formule de clôture discursive, permettant de mettre fin ou de prévenir des discussions (considérées comme) inutiles et autres arguties. Ce n’est pas autre chose que l’on cherche en mettant ainsi les goût sur la table des discussions. Susciter de l’engagement, de la réaction. Dans le contexte des plateformes du web 2.0, ce qui importe, avant toute chose, c’est l’interaction en tant que telle, l’objet du dispositif étant de convertir toute manifestation de préférences ou de dégoûts en traces, en données, susceptibles d’être valorisées.

À cela ajoutons le fait que ces prises de positions répétées au sujet des goûts ne visent pas tant à imposer un goût et encore moins le sien, mais surtout à provoquer ces fameuses réactions et interactions qui constituent le cœur du système de valorisation du web 2.0. En effet, les plateformes du web 2.0ne créentpas seulement des données sur nos goûts ; elles transformentl’acte même d’exprimer desgoûtsen opération sociale et technique standardisée.

Et si les utilisateur·ice·s sont prompt·e·s à réagir en affirmant leurs goûts, c’est parce que les goûts continuent malgré tout d’être appréhendés comme éminemment naturels et donc étroitement attachés à l’individu.

De tels faits confirment d’autant plus la règle sociale selon laquelle discuter des goûts a un caractère éruptif ou polémique. Ce qui a donc changé, ce n’est ni la règle sociale et encore moins la manière d’appréhender les goûts ; mais la fin et le but recherchés en discutant des et au sujet de ces goûts, ce ne serait non pas éviter les débats éruptifs, afin de ne pas se fâcher, et ne pas créer de trop grands désaccords, mais au contraire de les susciter, ces discussions polémiques.

Mais comment, par le biais de sujets si sensibles affectant, comme nous l’avons vu plus haut, les personnes en elles-mêmes, échanger sans, pour le dire trivialement,se mettre sur la gueule ?

Il est utile à ce stade de rappeler que les plateformes donnent, elles aussi, lieu à la création de communautés. Si une telle contradiction demeure, c’est également dans la mesure où ces échanges se déroulent dans des cadres normatifs, ceux du web 2.0, mais également ceux relevant de pratiques nées dans leur giron, qui permettent justement l’organisation de tels échanges, notamment par le classement — comme les fameux tops qui à un moment avaient fait fureur et dont la mode semble désormais passée. Et parmi ces pratiques une en particulier nous intéresse ici, la tier list.

Si les modalités des tier list peuvent varier, elles renvoient toutes à l’idée d’un classement pouvant aller de S (étant la plus haute valeur) à F, tout en sachant que plusieurs goûts peuvent être classés à tel ou tel rang. Ce dispositif a été popularisédans le contexte des jeux de combat, fighting games, à ne pas confondre avec le versus games1. Et ce, en vue de classer les personnages jouables en fonction de leurs caractéristiques avantageuses ou non pour le joueur ou la joueuse. À chaque mise à jour du jeu [patch], les propriétés de chaque personnage se trouvant modifiées, il est devenu nécessaire pour la communauté de tel ou tel jeu de combats de réévaluer les caractéristiques des personnages. Précisons d’emblée que ces caractéristiques ne sont pas absolues, chaque personnage disposant non seulement de forces et de faiblesses, de personnages contre lesquels il est en avantage ou en désavantage — chose qu’on nomme communément le match-up et qui renvoie plus ou moins directement au pierre-feuille-ciseaux ; la feuille perd contre les ciseaux et gagne contre la pierre. À cela, il faut ajouter les compétences techniques [skill], stratégiques du ou de la joueur·euse, mais également son style de jeu — agressif, défensif, privilégiant la contre-attaque, etc.

Ainsi la pratique de la tier list peut se présenter de prime abord comme l’antinomie de l’expression dont nous avons traité jusqu’ici ; elle ne clôt pas la discussion au sujet des goûts, elle l’ouvre au contraire. Elle suscite le débat, en amont de sa constitution — lorsqu’elle est élaborée collectivement — et en aval puisque sa visée même est d’être publiée (postée) et donc partagée, suscitant par-là même réactions et débats.

Leximatériel « Les goûts et les couleurs… »

Avant de nous attaquer aux usages et aux sens qui ont recoupé On ne discute pas des goûts et des couleurs, il s’agira dans un premier temps d’explorer la manière dont l’expression a évolué au fil des siècles pour en arriver à la construction syntaxique que nous lui connaissons aujourd’hui.

Bien qu’il ne soit pas possible de fixer l’origine exacte de l’expression, nous savons qu’elle a longtemps circulé en latin : De gustibus non est disputandum — sans pour autant que l’origine n’en soit antique. La première occurrence que nous ayons trouvée remonte à 1585, sous la plume du juriste génois Giuseppe Mascardi, il est à noter par ailleurs que gustibus dans ce contexte précis n’est pas utilisé au sens propre (alimentaire ou de saveur), mais au figuré. C’est à partir de cette construction en latin que l’expression française semble issue, sous la forme : on ne dispute pas des goûts, il ne faut pas disputer des goûts, etc.

Selon notre corpus, les premières occurrences françaises de l’expression datent du XVIIe siècle, et jusqu’à la seconde moitié du XIXe siècle, c’est bien le verbe disputer qui est mobilisé dans l’expression — repris de la version latine.

À ce stade on peut d’ores et déjà se poser la question ; mais où sont les couleurs ? En effet,ce sont seulement et uniquement les goûts qui se trouvent mobilisés dans l’expression. La première attestation de l’association du goût et de la couleur dans l’expression date, selon nos sources, de 1753. Elle se trouve dans un texte sur lequel nous reviendrons plus amplement, Le Cosmopolite de Fougeret de Montbron : « Je me souvins alors d’un de nos Proverbes, qui dit, qu’on ne doit jamais disputer des gouts, ni des couleurs. »Au vu de la manière dont l’auteur la présente, il ne s’agit certainement pas d’une invention de sa part. L’expression, sous cette forme-là, devait alors déjà être en circulation comme en attestent par ailleurs plusieurs occurrences — 1775, 1778, 1785, 17881, etc. Si, au XVIIIe siècle, la couleur n’apparaît donc que ponctuellement dans les différents usages de l’expression, elle commence à se stabiliser, selon notre corpus, aux alentours de 1838.

Deux questions, à ce stade ; pourquoi la couleur, pourquoi les goûts et les couleurs, et non pas les goûts et les odeurs, voire les goûts et les formes ? Pourquoi l’usage de l’expression avec couleur semble se stabiliser aux alentours de 1838 ?

Nous ne pouvons qu’émettre des hypothèses pour ces deux cas, en commençant par le second ; il nous semble que l’intégration du terme couleur à l’expression est de plus en plus fréquent à partir de 1838. Elle serait, peut-être, due à la version latine nouvelle de l’expression qui commence à circuler, selon les sources consultées, au début du XIXe siècle. En effet, si la formule latine que nous avions trouvée était De gustibus non est disputandum ; il semble qu’en ce début de XIXe siècle une nouvelle formule latine commence à circuler ; De gustibus et coloribus non est disputandum. Nous retrouvons la première occurrences de l’expression en latin sous cette forme chez l’écrivain Sarde Silvio Pellico [1789-1854] dans Trois nouvelles piémontaises[1835, p.148],chez Castil-Blaze en 1839 [« Le piano », Revue de Paris, p.175] ou encore sous cette forme « De gustibus et coloribus non est disputandi » qualifiée de « latin de cuisine » [Les coulisses, 1842]. Elle ne cesse alors de se généraliser, on la trouve chez Pierre Larousse et Jules Janin [1861], Joseph Proudhon [1865], elle sera même classée parmi les « Expressions et locutions latines généralement connues » [dans : Dr Macé, Utilité des études gréco-latines, 3eme éd., 1896].

À partir de ces données, on peut dès lors émettre l’hypothèse que la latinisation de l’expression comportant la couleur a permis de légitimer l’adjonction de la couleur, de lui conférer un vernis antique, de sorte que la version française a inclus la couleur. Pour autant, cela ne répond pas à la question du pourquoi de la couleur, car comme nous l’avons vu, avant même l’intégration de la couleur dans sa forme latine — ou latinisante — celle-ci était déjà présente dans certains usages.

Nous ne pouvons, pour notre part, forger de réponse définitive ; mais il nous semble que cette réflexion du peintre allemand Anton Raphael Mengs nous fournit quelques indices :

On voit tous les jours des personnes qu’une couleur flatte plus qu’une autre, sans qu’on puisse leur disputer ce Goût ; mais si l’on poussoit cette affection jusqu’à soutenir que le vert est plus beau que le bleu, on passeroit pour un aveugle, à moins qu’on n’en démontrait la cause.
Anton Raphael Mengs,Oeuvres complètes,tome 1, trad. De l’italien,1786, p.164.

Les couleurs sont, sans nul doute, porteuses d’associations et représentations sociales, politiques, en termes d’assignations au genre ou à la « race » ; aucun besoin de revenir sur ces questions largement établies. Ces mécanismes ne sont pas pour autant admis ; ils sont naturalisés, c’est pourquoi les couleurs se présentent dès lors comme un modèle de préférence subjective particulièrement commode. Une couleur parmi les autres, disponible dans la palette que l’on ne saurait distinguer ni qualitativement ni hiérarchiquement.

Si l’adjonction de la couleur semble donc être moderne, l’usage du verbe « discuter » l’est également. En effet, avant la seconde moitié du XIXe siècle, c’était le verbe « disputer » qui était alors mobilisé. Si la forme pronominale du verbe « se disputer » désigne alors comme aujourd’hui, le fait de « se quereller » [Richelet, p.217, 1680] ; disputer renvoie au fait de « défendre son sentiment » ou « discourir avec chaleur sur quelque point d’art, ou de science ». Ainsi « disputer » implique un engagement de la part du ou des locuteur·ice·s — soit pour « défendre » soit pour « discourir avec chaleur ». Notons que, du côté des dictionnaires d’Antoine Furetière et de l’académie française [1690 & 1694], si cette notion d’engagement est présente, il n’est question ni d’art ni de science, disputer est également appréhendé dans sa dimension de « concurrence ». Quant à l’expression qui nous occupe ici, elle est absente chez Richelet, dans le dictionnaire de l’académie elle est semble appréhendée uniquement dans le sens propre du terme goût, comme équivalent de saveur, quant à celui de Furetière, il en donne la définition suivante : « On dit proverbialement, qu’il ne faut point disputer des gousts, pour dire, qu’ils changent selon les diverses inclinations. »

À ce stade, il nous est nécessaire de revenir sur le concept même de goût. Pourquoi ce terme dont le sens propre désigne un sens physiologique, celui de distinguer les saveurs, et par métonymie la saveur elle-même, s’est-il progressivement imposé pour subsumer tout un ensemble de jugements.

Dans cette perspective, le XVIIe siècle constitue une véritable charnière. Les dictionnaires du début de ce siècle donnent des acceptions assez limitées au terme : Goût. Dans le Thrésor de la langue françoise de Jean Nicot [1606], Goust dispose déjà d’acceptions métaphoriques — « ne prendre point de goust à l’oraison », il est même déjà associé au jugement. Quant au concept même « bon goût », il apparaît à deux reprises — sans que le sens n’en soit donné. Les dictionnaires de la fin de ce même siècle enregistrent quant à eux un élargissement sémantique du terme. Qu’il s’agisse de ceux de Richelet, Furetière ou de l’académie française, le goût recoupe alors une dimension alimentaire, artistique, et même sociale.

Il n’existe pas, à notre connaissance, d’explication précise vis-à-vis de cet élargissement sémantique, on ne peut, à ce stade , qu’émettre des hypothèses, l’une des plus pertinentes, nous semble-t-il, a été émise par l’historien Jean-Louis Flandrin selon laquelle les débats autour des goûts se sont intensifiés au cours du XVIIe siècle, le goût alimentaire devenant un enjeu éminemment social. Cela ne signifie pas qu’auparavant, il n’existait aucune réflexion sur le goût, la notion de « haut goût » courante au Moyen Âge en témoigne. Ce « haut goût » renvoyait essentiellement à des plats riches en épices, quand, à partir du XVIIe siècle, la recherche en termes culinaire s’articule plutôt autour d’un goût (supposément) naturel des produits cuisinés — qu’ils soient dégustés sans artifice. L’autre changement radical concerne la fameuse dichotomie entre gourmet et gourmand ; si auparavant le glouton était jugé positivement par rapport aux délicats, ce jugement subit dès lors une inversion notable — qui continue par ailleurs à être mobilisée jusqu’à aujourd’hui. C’est en effet le gourmet qui est alors mis en exergue, celui (ou celle) qui sait distinguer les saveurs ainsi que leurs nuances.

Mais il est une autre dichotomie bien plus active, celle qui établit une distinction entre des arts qui nourriraient l’esprit — littérature, musique et, ce que l’on appelait pas encore, les productions de l’esprit — et des arts visant le corps — comme la cuisine. Et c’est bien en énonçant une telle distinction que l’on en vient à rapprocher le mécanisme du goût alimentaire du jugement des œuvres de l’esprit. Dans cette perspective, on assiste au cours du XVIIe siècle à à une extension de l’emploi du terme au figuré — voir J-L Flandrin, « Pour une histoire du goût », in Ferniot J., Le Goff J. (Dir.), La cuisine et la table, 5 000 ans de gastronomie, L’Histoire/Seuil, 1986, p. 13-19.

Et c’est bien dans un tel contexte que se codifient les notions de « mauvais » et surtout de « bon goût ». Comme nous l’avons vu plus haut, l’expression qui nous intéresse ici était en circulation avant même que ne s’opèrent de tels changements dans les acceptions métaphoriques du terme goût. Et les changements opérés lors de ce XVIIe siècle n’affecteront en rien l’usage ni la circulation de cette expression. Comment expliquer dès lors qu’il existerait, d’une part, un « bon goût » et d’autre part cette expression qui invite à ne pas discuter des goûts de chacun·e ?

Là encore, il nous est nécessaire de revenir sur la manière dont se trouvaient appréhendés les goûts alimentaires, notamment au XVIIe siècle, à cet effet nous nous attarderons sur le discours de Jean Frain Du Tremblay [1641-1724] dont le titre porte explicitement sur la contradiction qui nous intéresse ici : « Discours sur ces paroles proverbiales ; il ne faut point disputer des Goûts, & sur ce que c’est que le bon Goût. » [In Nouveaux essais de morale…, 1691]

Dans le cadre de ce discours, Du Tremblay distingue entre trois types de goût ; l’alimentaire qu’il qualifie de sens « littéral » du terme, et deux sens « figurés », [p.454], ceux ayant trait à la « conduite de l’homme dans les sciences, dans la Morale, & dans la Religion ». Dans la droite lignée de la conception du XVIIe siècle, le goût alimentaire est appréhendé comme relevant de la nature, le « goût dépend du temperament : c’est à dire de la constitution presente du corps » [p.447] . Ça serait donc parce que les goûts (alimentaires) dépendraient de considérations biologiques et physiologiques qu’il ne faudrait pas en disputer. Et c’est cette même conception naturelle et physiologique des goûts qui explique l’existence du mauvais goût (notamment alimentaire) ; « Il y aura toujours des goûts dépravez, parce qu’il y aura toujoursde mauvaises constitutions. » [p.507]

Ainsi serait-il possible de remédier à ce « goût dépravez » par la « Medecine qui tend [donc] à rectifier ce goût, en rétablissant la constitution et la santé » [p.510] et là, émerge chez Du Tremblay, le parallèle « de même les passions, les mauvaises coûtumes, & l’ignorance des hommes, nous dépravent le goût de l’esprit & du cœur ; & nous tâchons par nos études de nous guerir l’esprit & le cœur & de les rétablir l’un l’autre dans sa droiture naturelle, où ils jugent sainement de tout. » [Idem]

C’est donc de cette manière que Jean Frain Du Tremblay résout la contradiction entre l’existence d’un « bon goût » et le fait que l’on admette qu’il ne faut pas disputer des goûts ; la sentence s’appliquerait dans le cadre du goût au sens propre, alimentaire. Quant au sens figuré — recoupant les sciences, les arts et la religion — il existerait un bon goût qui prédominerait.

Nous avons donc vu, avec Du Tremblay, la manière dont à cette époque le goût, par métaphorisation, en vient à toucher d’autres considérations qu’alimentaires ; mais qu’en est-il de la sociabilité ? Cette perspective apparaît assez clairement dans le traité de cuisine dont l’auteur recommande de « toujours contenter le plus que l’on peut [les mangeurs]par je ne sçay quelle complaisance qu’on doit avoir sans autoriser leur inclination, ou la rebutter à plein, car je me souviens encore d’un ancien proverbe qui m’apprendde gustibus non est disputandum, qu’il ne faut jamais disputer des goûts » [L.S.R, L’art de bien traiter, 1693, p.90]. Ici, le respect des goûts alimentaires ne se trouve pas justifié par des considérations physiologiques, mais bien par un code de sociabilité — la complaisanceenvers les goûts de chacun·e.

À cette étape, on peut d’ores et déjà acter le fait que l’expression qui intéresse nous ici était déjà largement en circulation, sous la construction syntaxique ; ne pas disputer + goût. Sous cette forme-là, il est possible de distinguer (schématiquement) trois usages récurrents de l’expression. Un usage dans le contexte de récits de voyages, un usage proprement politique de l’expression et enfin un usage que l’on qualifiera rapidement de philosophique dans la mesure où les auteurs questionnent l’efficience et l’applicabilité de l’expression.

Nous débuterons par l’analyse de cette dernière configuration, La prose, à ce sujet, est abondante, il nous est impossible d’être exhaustif, pour autant chez l’ensemble des auteurs qui ont eu à traiter de cette question, un schème se dessine, celui de l’applicabilité de l’expression à certains contextes, et non à d’autres. Dans cette perspective, c’est sûrement Nicolas Trublet [1697-1770] qui condense en un aphorisme les différentes conceptions qui ont cours au XVIIe et au XVIIIe siècles  : « Il ne faut disputer des goûts qu’avec ceux qui ont du goût » [Essais sur divers sujets de littérature et de morale T.3, 1754] Si cette construction n’avait pas été aussi honnêtement tautologique, c’est sûrement sous cette construction qu’elle aurait circulé.

Ainsi, pour Trublet, il faut comprendre par l’expression le fait de ne pas discuter « des inclinations » des individus — « un homme qui aime mieux la peinture que la musique », le drame que la tragédie, etc. En revanche, il est tout à fait admissible selon lui de remettre en cause les jugements que quelqu’un se forge au sujet d’une œuvre en particulier, mais encore faut-il que la personne en question dispose donc« d’esprit et de goût ». Il est par ailleurs utile de noter que ce même Trublet est passé à la postérité pour avoirété parmi les seuls à porter une critique virulente à l’encontre du drame de Voltaire, La Henriade ; polémique qui pourrait être jugée sous la question du goût.

Dans cette perspective, Denis Diderot va bien plus loin, considérant l’expression comme une puérilité, sinon une inconséquence — « Ceux donc qui disent qu’il ne faut pas disputer des goûts ne savent pas ce qu’ils disent ». La clé de voûte d’un tel raisonnement tient à la croyance, explorée précédemment, selon laquelle les goûts dépendraient de dispositions physiologiques et corporelles, ainsi dans la mesure où l’ensemble des hommes « ont les mêmes organes » dès lors « ce qui est digne de plaire doit plaire nécessairement par-tout, à tous le hommes et dans tous les siècles ». CQFD.

Pour autant, Denis Diderot est un cas assez isolé ; il nous semble que peu d’auteurs vont aussi loin dans l’affirmation de cet absolutisme du goût. Jean-Jacques Rousseau, quant à lui,n’appréhende pas le goût dans une perspective physiologique.Le goût disposerait de« règles locales qui le rendent (…) dépendant des climats, des mœurs, du gouvernement des choses d’intuition ; qu’il en a d’autres qui tiennent à l’âge, au sexe, au caractère, & que c’est en ce sens qu’il ne faut pas disputer des goûts. » [L’Émile, 1762]

Ainsi, pour Rousseau, le goût est affecté par des considérations sociales ; mais elles ne semblent pas le former dans la mesure oùle « goût est naturel à tous les hommes (…) ils ne l’ont pas tous en même mesure, il ne se développe pas dans tous au même degré, & dans tous il est sujet à s’altérer par diverses causes. » [L’Émile, 1762] Par conséquent, chez Rousseau, l’homme naîtrait doté du « goût »et ce sont les institutions sociales et son rapport à la société qui l’altéreraient.

Selon Rousseau, il existerait donc un goût intrinsèque ; un « Goût général sur lequel les gens bien organisés s’accordent ; & c’est celui-ci seulement auquel on peut donner absolument le nom de Goût. » [Dictionnaire de musique, 1768]. Contrairement à nombre de ses prédécesseurs ou contemporains, Rousseau tient compte de manière tout à fait remarquable de la manière dont les conditions matérielles, sociales et même politiques affectent les individus ; pour autant, on retrouve également chez lui cet absolutisme du Goût qui, chez lui également, renvoie à « l’imitation de la nature ».

Ainsi dans les différentes occurrences explorées, l’expression, quand elle est admise, est immédiatement minorée. Soit en restreignant le champ d’application, à la manière d’un Leibniz qui affirme « ce proverbe est raisonnable, pourvu qu’on l’entende avec modération» s’appliquant « aux questions qui sont entièrement sous la juridiction des sens, & nullement de la raison » [Opera Omnia…, 1768] ; soit en affirmant que, malgré la diversité des goûts, il existerait pour autant un goût absolu, dont on ne doit et on ne peut discuter. Et plus particulièrement en matière artistique, le « bon goût » ainsi fixé, il suffirait donc de poursuivre sur cette voie, et de ne jamais dévier de cette voie balisée par des règles, mais qu’advient-il quand des productions dérogent à ces règles, tout en rencontrant un succès public ? « Pourroit-on [comme dans cette occurrence] entreprendre de prouver aux spectateurs toujours contens, qu’ils ont tort de s’y plaire ? non, comme l’a dit notre Quintilien, on ne peut disputer à personne son plaisir ; mais on peut lui disputer son goût. »[Société libre des sciences et belles-lettres de Montpellier, 1803]

Les auteurs opèrent donc une distinction entre goût et plaisir. Si l’on ne trouve pas trace d’une telle distinction chez Quintilien, dans l’esprit et dans l’idée, la référence à ce dernier n’est pas tout à fait erronée dans la mesure où Quintilien avait en effetcondamné, dans l’Institutio Oratoria, les orateurs qui recherchaient avant toute chose le plaisir de public au mépris des règles, causant ainsi une corruption de l’éloquence. Pour autant la notion de goût est absente chez Quintilien, et surtout, il traitait exclusivement de l’art oratoire. Ce sont ces préceptes qui sont donc repris, réinterprétés selon les codes de l’époque et appliqués à certains auteurs dramatiques accusés de chercher à contenter et flatter le plaisir des spectateurs au mépris des (supposées) règles de l’art.

Revenons désormais au déplacement conceptuel de l’expression qui est mis en œuvre ici ; le goût peut-être discuté, le plaisir que tel ou tel individu éprouve, non. Nous retrouvons, d’une certaine manière, les vues de Leibniz, on ne discute pas de ce qui se trouve sous « la juridiction des sens » ; en l’occurrence le plaisir éprouvé par le spectateur. Mais le goût, lui, serait sujet à discussion. Même dans cette formulation nouvelle, l’expression n’échappe pas à la logique explorée plus haut ; en effet, si dans un premier temps le plaisir est présenté comme indiscutable, cela n’empêchera pas les auteurs de le remettre en cause dans un second temps. Ce plaisir (éprouvé par les spectateurs) est qualifié d’« illusion de plaisir » associé aux « habitudes du vice [qui] présentent souvent une apparence de bonheur ». Dans cette perspective, il s’agirait donc « d’éclairer les hommes » de leur« apprendre ce qui est bon, ce qui est beau ; et après avoir réformé leurs mœurs et leur goût, ils conviendront que le vrai bonheur tient à la connoissance et à la pratique de la morale, et que leurs véritables plaisirsdérivent des ouvrages fondés sur l’imitation de la nature et sur les principes du goût. »

Le mouvement argumentatif est ici tout à fait frappant, de la conception du (bon) goût dramatique et littéraire nous assistons à une montée en généralité, car c’est à partir de ces questions qu’il s’agira d’éduquer les individus, non pas seulement en termes artistiques, mais dans la manière de mener leur existence même, les « mœurs », leur « bonheur » ; se dessine ainsi une conception morale du goût.

Cette approche est loin de constituer une anomalie, elle s’inscrit dans un déplacement documenté, notamment par Jean-Louis Flandrin ; si, comme nous l’avons vu, la notion de goût a été transposée par métaphorisation de l’alimentation vers la littérature et les arts, la notion de « bon goût » aurait à l’inverse été conceptualisée en littérature et dans les arts, renvoyant à des règles et des codes, pour être transposée non pas seulement au domaine alimentaire, mais à l’ensemble des acceptions que recoupe alors le concept de « goût ».

Sous la plume de l’écrivain Pierre-Sébastien Laurentie [1793-1876], ces considérations sont exprimées de manière plus explicite, il rejette tout d’abord l’expression car « cela veut dire qu’il y a des goûts de toutessortes ; mais tous ces goûts ne sont pas le goût. » [De l’étude et de l’enseignement des lettres, 1828, p.27] Le rejet de l’expression lui semble crucial, considérant qu’elle constitue une « apologie de l’extravagance » et que c’est à cause de telles considérations que « le [bon] goût a perdu de son autorité » dans la mesure où « chacun a pu suivre la sien » [Ibid, p.31]. Et de conclure que la mise en cause de ce (bon) goût n’a pas seulement des conséquences sur le domaine littéraire et artistique, car elle produirait de « la barbarie ».

Comme en attestent certaines occurrences, le débat autour de l’expression tourne une fois de plus autour de l’acceptabilité de l’expression dans un contexte post-révolutionnaire où la production des arts — et plus particulièrement du théâtre avec le vaudeville— s’est libéralisée.Comment concilier lebon et le mauvais goût, régis par des règles, et le succès commercial de nombre de productions ? La question est exprimée explicitement dans cette recension du vaudeville L’enfant de Paris [1823] « excepté un véritable enfant de Paris, on y voit de tout, jusqu’à des balayeurs de rues qui ont été fort applaudis…. Il ne faut pas disputer sur les goûts. La pièce a obtenu un succès que personne ne contestera aux représentations suivantes. » [Le Miroir des spectacles…, 5 juin 1823]

Le (bon) goût est ici associé aux conventions qui déterminaient alors quels personnages pouvaient être représentés sur scène, en l’occurrence, certainement pas des balayeurs ou plus généralement des personnages issus des classes dominées (dites « inférieures »). Et le fait que tels personnages aient suscité les applaudissement du public suscite un relativisme immédiat de la part du rédacteur, usant dès lors de l’expression. Ainsi serait-ce en vertu du succès (public) obtenu par le vaudeville que le journaliste ne condamne le fait que la pièce de théâtre ait enfreint certaines conventions relevant du (bon) goût.

De telles considérations continuent, encore aujourd’hui, de structurer l’imaginaire au sujet des goûts, à la fois dans la confrontation entre un goût non pas populaire, mais un goût validé par le succès marchand. De la même manière la représentation d’un goût considéré comme mauvais, qui traduirait à une dégradation des mœurs voire de la fameuse « barbarie » est encore effective aujourd’hui.

Focalisons désormais sur ce terme « barbarie » qui n’a rien d’anodin dans cet usage péjoratif, lui qui renvoie à une hiérarchie des civilisations ou plutôt, pour le formuler selon les codes de l’époque, au fait qu’il n’existerait qu’une organisation sociale pouvant être qualifiée de civilisée ; l’européenne. En effet, la catégorie « bon goût », une fois constituée comme norme générale, a pu servir de critères de classement et de hiérarchisation, appliqués plus particulièrement aux organisations sociales non-européennes. On peut éprouver de telles considérations dans l’extrait suivant :« Il est de vastes pays où le goût n’est jamais parvenu ; ce sont ceux où la société ne s’est point perfectionnée, où les hommes et les femmes ne se rassemblement point, où les arts sont peu avancés. » [C-J Bail, Études littéraires des classiques français, 1823] 

De telles conceptions au sujet des goûts relevant d’autres contrées, sont, comme nous allons le voir, historiquement et socialement datées — ou du moins, elles deviennent la norme avec le XIXe siècle.L’expression, on ne dispute pas des couleurs, était communément employée pour décrire tel goût ou telle pratique d’un peuple d’une autre contrée. Convention qui, au XVIIIe siècle, invite souvent les lecteurs à ne pas les juger :

Ce peuple [les Tartares] se croit le plus beau du monde, quoi que leur beauté soit un peu singuliere. De petits yeux, des Sourcils épais & noirs et un nés gros & plat, une Taille courte & ragote, voilà ce qu’ils préferent à ce que nous appelons traits reguliers, & une Taille bien prise. Sans disputer de leur goût, il faut avouer que leurs yeux portent fort loin, & qu’il n’en est point ailleurs dont la vue soit si perçante.
Armand Boisbeleau de la Chappelle, « Voyages d’Aubry de la Mottaye en Europe, en asie, &c. », Bibliothèque Angloise, 1725, p.138.

On note, dans cet extrait du moins (nous n’avons exploré l’ensemble du texte) que l’auteur semble admettre qu’il puisse exister une canon de beauté différent de celui qui a cours en France alors, que ce soit en termes de traits ou encore de silhouette. Et dans ce cadre, l’expression est mobilisée avant toute chose pour désamorcer tout jugement de la part des lecteur·ice·s qui ne partagent certainement pas ces considérations en termes de beauté. On signalera par ailleurs que l’auteur s’empresse, dès après avoir rapporté ces différences de goûts, de préciser que ce peuple disposerait d’une « vue perçante ». Nous ne nous attarderons pas sur ce type de généralisation, mais il est tout à fait crucial de voir l’auteur opérer cette précision, essentiellement afin d’ôter tout doute sur la soi-disant mauvaise constitution qui affecterait le goût.

Ce type d’usage de l’expression est récurrent au XVIIIe siècle, s’agissant de saveurs — comme ici concernant le fait que certains peuples d’Afrique occidentale consomment des sauterelles, de la manière dont les peuples en Chine goûtent ou non le vin ou encore du goût en matière de musique, comme dans ce témoignage d’un musicien qui rapporte la manière dont les goûts musicaux en Turquie divergent des siens et ce sans porter aucun jugement de valeur ni de supériorité renvoyant la question du goût à des considérations éminemment sociales « tout dépend, en ce monde de la manière dont nous sommes élevés, & de l’habitude » [Fougeret de Montbron, Le cosmopolite, 1753, p.28]

Ce qui transparaît de nombre de ces emplois de l’expression, c’est généralement le respect d’une certaine altérité, bien que teinté d’anthropocentrisme puisque l’ensemble des pratiques ne cesse d’être constamment interrogées du point de vue de l’organisation sociale européenne et plus particulièrement française.

Cela ne signifie pas pour autant l’absence de discriminations ou de violences, notamment coloniales, comme en atteste remarquablement ce texte qui constitue une véritable défense des peuples colonisés en Martinique :

Certains théologiens ont prétendu que les Negres étaient descendus de Caïn à qui le Seigneur avait imprimé un signe, & ce signe était la noirceur. Ce raisonnement est un raisonnement de Sacristain. Sans m’écarter de la question ni disputer sur les goûts & les couleurs, voions si les Negres sont raisonnables.
Les Negres sont raisonnables & appartiennent peut-être plus à l’humanité que nous autres assés barbares pour les arracher à leur patrie, eux assés pour nous laisser en paix sur nos côtes. La rage d’avoir du sucre, la loi du plus fort, sont les principes de notre conduite cruelle & les tisons de notre avarice. Les Negres raisonneront mieux que nous lorsqu’ils ne croiront point à la Religion bienfaisante que nous leur prêchons. Ces escalves peuvent dire avec raison aux Peres Jacobins de la Martinique qui retiennent quinze cent des leurs dans leurs prisons : Vous êtes, mes Peres, les Prédicateurs de l’Evangile, vous voulés que j’embrasse votre Religion qui nous rend freres, & vous me roués de coups.
Henri-Joseph Dulaurens, L’Arretin. T.1, 1763, pp.68-69.

Dulaurens opère ici un véritable renversement, l’inhumanité (supposée) se trouvant non pas chez les peuples opprimés, mais chez ceux qui les oppriment pour des raisons essentiellement économiques.

Si au XVIIIe siècle l’usage de l’expression dans le cadre des récits de voyages ou de la description de peuples considérés comme étrangers se trouvait être une convention pour appuyer un principe d’altérité. L’usage de On ne dispute pas des goûts(et ses variantes) ne s’appliquent progressivement plus qu’à la France — et parfois aux pays européens. Et ce à mesure que se développent et les expansions coloniales et les théories racialistes qui marqueront le XIXe siècle — voir les extraits ci-dessous, sélectionnés parmi tant d’autres.

Il est des pays où le bon goût n’a jamais pénétré. Ce sont ceux où les communications sociales ne sont jamais parvenues à un certain développement ; où des superstitions grossières proscrivent certains arts, tels que la peinture et la sculpture des êtres animés, et où l’ignorance, en général, est un principe de religion et une loi d’État. Nous pouvons citer en exemple les nations musulmanes, qui n’ont jamais eu que peu d’ouvrages de goût, et presque tous dans le même genre. Mais dans les pays qui cultivent, avec le plus de succès, les belles-lettres et les beaux-arts, le goût des individus est modifié par mille circonstances qui tiennent de l’âge, au sexe, à la profession, au genre de vie, au caractère personnel ; comme nous avons remarqué qu’en les peuples éclairés, le goût dépend en mille choses du climat, des mœurs, et des institutions. C’est dans ce sens que l’on répète tous les jours, dans le langage familier, qu’il ne faut pas disputer des goûts.
J-E-M Portalis, De l’Usage et de l’abus de l’esprit philosophique durant le XVIIIe siècle, 1827 [1820] — publié à titre posthume le texte a été probablement rédigé à la fin du XVIIIe siècle.

ou encore :

Le beau ne peut donc pas plus être de convention que la morale : ses principes fixes et invariables sont étalements universels. Il y a par conséquent un bon goût. En effet, une femme réellement belle ne sera trouvée laide par personne. Mais entre deux belles femmes, l’une blonde et l’autre brune, par exemple, il pourra y avoir dissentiment, parce qu’il s’agit de nuances dont l’appréciation résulte de notre degré d’intelligence, de notre éducation, de nos souvenirs et de mille circonstances qui influent sur notre jugement. C’est dans ce cas que l’on peut dire qu’il ne faut pas disputer des goûts. Si certaines peuplades africaines préfèrent les grosses lèvres, si les chinois applatissent le front de leurs enfants, la cause en est dans des préjugés qui disparaissent par la communication avec les autres peuples et lorsque des comparaisons ont pu être faites : c’est ainsi que les nègres qui ont eu le temps de s’accoûtumer à la couleur des blanches, appréciant enfin la fraîcheur et l’éclat du teint, sa couleur tendre qui permet aux moindres sentimens de l’âme de se manifester, préfèrent ces femmes qui leur déplaisaient au premier aspect. Les goûts bizarres de quelques peuplades obscures ou de nations dont la civilisation, bien que commencée depuis long-temps, est incomplète, et pour ainsi dans une enfance prolongée, ne peuvent d’ailleurs donner un démenti à l’opinion du genre humain surtout lorsqu’il ne s’agit que de beautés de détail.
C-J B, Précis historique et analytique des arts du dessin avec sept planches…, 1836

À comparer certaines de ces proses avec des textes du XVIIIe siècle que nous avons précédemment examinés le contraste est saisissant ; désormais l’altérité et la différence ne sont plus acceptées en tant que telles, elles sont interprétées avant toute chose comme déficiences et lacunes vis-à-vis de la norme que constitue pour eux le cadre européen. La relativité des goûts ne serait applicable qu’à l’intérieur d’un cadre spécifique — celui de la culture et de la civilisation européenne.

Et cela ne touche pas simplement aux mœurs, aux idées ou aux productions de l’esprit mais à la forme des visages, la physionomie des corps, la couleurde la peau, … etc. Toute conception différente, toute divergence, tout écart vis-à-vis des normes françaises — construites comme nous l’avons vu — est alors interprétée comme mauvais goût, et plus encore comme un signe d’infériorité.

La formation de la notion debon goût affecte la manière dont se trouve appréhendé le goût en général, dans les diverses acceptions que recoupe sa métaphorisation ; le bon goût ne relève plus simplement de la cuisine, de la littérature ou des arts, mais d’un large éventail de pratiques, recoupant jusqu’à la manière de mener son existence. Le (bon) goûtconstitue alors un critère de jugement à partir duquel évaluer d’autres organisations sociales.

Bien évidemment ces déplacements et ces évolutions ne s’opèrent ni de façon mécaniste et encore moins linéaire ; c’est de manière simultanée et parallèle que se forgent de telles conceptions. Affectées qu’elles sont par des considérations sociales et matérielles, comme nous avons pu le voir, pour ne citer que cet exemple, avec le développement d’un tout relatif libéralisme dans la création dramatique et plus largement littéraire. Et c’est bien de ces mêmes évolutions que relève le troisième usage de l’expression que nous avons relevé, celui ayant trait au politique.

La Révolution reconfigure les espaces, les formes et les objets de la contestation politique et permet de rendre alors sujettesà des débats et contestations des questions qui étaient jusque-là inscrites dans l’ordre monarchique — et de ses administrateurs. Ces positionnements, éminemment politiques, se trouvant parfois justifiés par des questions de goûts. Dans cette perspective, l’expression il ne faut pas disputer des goûts, est alors mobilisée soit littéralement ou de manière ironique voire sarcastique. L’une des premières occurrences en ce sens et dans ce contexte est de Mirabeau :

J’ai pensé, j’ai dit & je sens que le JOUG n’est pas fait pour l’homme, & vous soutenez précisément le contraire. Je ne sais qui de nous deux aime mieux les hommes ses frères ; mais je sais qu’encore qu’il ne faille pas disputer des goûts, je ne suis pas le seul auquel un joug déplairoit (…). Non, monsieur, non, la nature ne nous a pas fait pour être sous le joug de notre semblable. Que si vous me parlez des passions, vous sortez de notre question, & je ne prétends point écrire un traité de morale.
Mirabeau, « Réponse aux conseils de la raison », Essais sur le despotisme, troisième édition, 1792, p.330

Que l’expression, il ne faut pas disputer des goûts, soit mobilisée dans ce cadre peut sembler tout à fait incongru. La liberté des hommes est chose trop importante pour relever de simples questions de goûts. Notons d’abord le lieu du raisonnement où Mirabeau insère l’expression entre les deux phrases : « Je ne sais qui de nous deux aime mieux les hommes ses frères » et « je ne suis pas le seul auquel un joug déplairoit ». Dans ce contexte, l’expression peut s’appliquer aux deux phrases ; Mirabeau ne contestant pas (sarcastiquement) la manière dont ceux qui prônent le joug aiment leurs congénères, mais également au fait que le joug déplairait à nombre d’entre eux. Tout l’objet du développement argumentatif de Mirabeau ici est de sortir une telle question du cadre du goût ou, comme il l’écrit, des passions. En somme, Mirabeau feint d’accepter la relativité du goût afin de montrer que l’enjeu de la liberté individuelle ne peut être réduit à une simple question de préférence ou de goût.

De tels usages explicitement politiques se multiplient à partir de la fin du XVIIIe siècle et avec le début du XIXe. On retrouve, à peu de choses ce même schème argumentatif ; présenter l’argumentation de l’adversaire (politique), la présenter comme un simple goût, puis en montrer le caractère tout à fait absurde — comme dans cet extrait où il fustige ceux qui déplorent la suppression de l’inquisition [1814]. L’autre tour rhétorique qui se déploie à cette même époque est de présenter la thèse de l’adversaire, poser qu’il s’agit d’un goût et que l’on ne saurait en disputer, puis de se demander incidemment pourquoi les promoteurs de telles conceptions ne se les appliquent pas sur eux-mêmes, comme ici concernant ceux qui font l’apologie de l’esclavage : « ils nous démontreront encore mieux les douceurs et la légitimité de l’esclavage, quand ils en auront personnellement éprouvés le bienfait. » [Le citoyen français, 3 mai 1802] Ou encore dans cette critique acerbedes considérations politiques de Chateaubriand : « … reste le gouvernement de la nature, le plus despotique de tous il est vrai, car c’est celui de la nécessité ; M. de Châteaubriand lui donne la préférence ; il ne faut point disputer des goûts : mais quand on a de si noblespassions, pourquoi ne pas les satisfaire, pourquoi se condamner à vivre avec les hommes ? » [Rocques Montgaillard, Esprit, maximes et principes de M. de Chateaubriand (deuxième édition), 1818, édition originale 1815]

Si jusqu’ici nous avons assisté à une extension métaphorique de l’usage du concept du goût, c’est une limite qui se trouve ici tracée. Ces usages politiques de l’expression ne sont pas des énoncés sur le(s) goût(s) ; ils permettent de délimiter ce qui peut être appréhendé ou non comme goût. Une expression usuellementutilisée pour relativiser des préférences estintroduite au sujet de débats éminemment politiques précisément en vue de délimiter le cadre d’application du concept de goût ; une question politique ne peut pas être réduite à une affaire de préférence ou de goûts.

Dans ce contexte, on notera tout de même l’usage de l’expression sans ironie ni sarcasme pour justifier de certaines conceptions politiques  ; comme dans cet extrait où l’auteur se prête à la justification de la violence masculine :

Si j’étais Ministre de ce vaste empire, je ne mesoucierais pas du tout que les peuples soumis à mon administration fussent plus civilisés qu’ils ne le sont aujourd’hui. Je serais très empressé de protéger, conserver et perpétuer les USAGES dont ils ont contracté l’habitude, quelques grossiers et ridicules qu’ils pussent paraître aux yeux d’un philosophe, ou d’un politique imberbe.Celuide BATTRE SA FEMME ne serait point excepté. Il n’y a qu’elles qui aient le droit de se plaindre de cet usage, et l’on dit, au contraire, qu’elles en aiment l’exercice à la folie. Il ne faut point disputer des goûts : surtout quand ces goûts soutiennent un USAGE qui resserre les liens conjugaux, entretient l’union des familles et fait également le bonheur des deux époux.
Le Chevalier de Sade, « Des usages »,Observateur royaliste, ou Annales destinées à servir à l’histoire secrète de la Révolution, depuis son origine jusqu’à nos jours,p.128,1819.

Les usages les plus répandus de l’expression relevés jusqu’ici obéissent sensiblement à la même logique : si la relativité des goûts est admise horizontalement, elle est suspendue verticalement. Les divergencesde goûts sont acceptéesdès lors qu’ils sont inclus dans un cadre préalablement délimité ; ce cadre renvoie directement aux sujets qui expriment et éprouvent ces goûts. Qu’il s’agisse des peuples appartenant à des cultures différentes ou des classes dominées. Nous avons vu la manière dont certains récits de voyage ou de descriptions ethnographiques appréhendaient les peuples issus d’autres contrées avant toute chose comme des être humains, ni inférieurs, ni supérieurs ; simplement différents. Dès lors l’expression, on ne dispute pas des goûts, pouvait s’appliquer, mais à partir du moment où l’on déniait à ces peuples leur humanité, voire qu’on établissait une hiérarchie au sein de cette humanité, l’expression perdait instantanément son champ d’application.

Parallèlement, c’est à peu de choses près une mécanique similaire qui se trouve mise en œuvre à l’échelle nationale, la variabilité des goûts n’est reconnue qu’à deux conditions : soit que les sujets qui énoncent ces goûts reconnus comme légitimes ou que ce goût soit validé par la circulation marchande — cette dernière attestant du fait que tel goût soit largement partagé.

Lesusages politiquesde l’expression que nous avons explorés sont quant à eux singuliers, s’ilssemblentde prime abordsuivre la même mécanique : cellede circonscrire ce qui appartientaudomaine goût — ne pouvant dès lors pas être discuté — et ce qui n’en relève pas — se prêtant alors à contestation —, il n’en est rien. Ils introduisent, de manière implicite,une remise en cause du concept même de goût dont le champ d’application n’a eu de cesse de s’étendre. C’est dans et par ce champ politique qu’apparaît dans sa clarté la plus nue la violence de ce concept de goût ; dissimuler la domination sous les oripeaux de la préférence.

1 Respectivement : De Bomare, Dictionnaire raisonné universel d’histoire naturelle. Tome 5 | L’Abbé Rozier, Observations sur la physique, sur l’histoire naturelle et sur les arts | Hervieux de Chanteloup, Nouveau traité des serins de Canarie | Louis-Sébastien Mercier,Tableau de Paris, tome 4.

Qu’il s’agisse de la tier list ou d’autres pratiques issues plus ou moins (in)directement du web 2.0, il est à noter que les discussions autour des goûts ont un caractère ludique ou humoristique— elles prennent souvent la forme d’un pastiche des discours d’agent·e·s politiques, évoquant des convictions pour parler de yaourts, barres chocolatées et autres futilités.

Cela renvoie au directement à la décrédibilisation du discours politique le plus convenu, interprété, à juste titre, comme simple positionnement marchand. Aucune conviction là-dedans, pas de raison, rien qu’un alignement sur les idées et les tendances qui font vendre, la politique ; un travail comme un autre.

C’est bien parce que ces dimensions satiriques et ludiques sont assumées que la discussion même au sujet des goûts peut être mise en œuvre. Les goûts ne cessent pour autant pas de recouvrir des sujets sérieux car, dans et par ces dispositifs, il devient d’autant plus impossible de discuter des conditions matérielles et sociales de l’avènement des goûts, dans la mesure où il ne s’agit que de les classer et de s’amuser, voire se divertir, au travers de telles opérations. Nous pourrions résumer l’opération en ces termes :Des goûts et des couleurs, on ne discute pas. Classe-les.

Par l’entremise de ces dispositifs, il devient d’autant plus difficile — voire impossible —de discuter de la constitution des (dé)goûts, de leurs conditions matérielles de production. Prendre au sérieux ces dispositifs, les discuter, en explorer les implications concrètes — politiques — c’est se mettre dans une position intenable à l’échelle de ces structures.

Celui ou celle qui se prêterait à cet exercice pourrait être renvoyé·e·s à laposture de certain·e·smilitant·e·s anti-capitalistes — toute ressemblance avec l’auteur de ces lignes serait fortuite. Ils et elles n’aiment rien, ils et elles ne goûtent ni les productions de l’industrie culturelle, ni les plats (à base de viande et de produits issus de l’exploitation animale), ni les modes vestimentaires et encore moins les formes canonisées des corps ; ils et elles en viennent même à questionner les pratiques les plus normées de la sexualité,etc. En somme, rien ne trouve grâce à leurs yeux.

Par le biais d’une telle représentation,la critique d’un monde organisé selon certaines médiations sociales est ainsi renvoyée à une simple affaire de préférences personnelles, voire un manque de savoir-vivre… Exit donc la contestation de la structuration de l’organisation sociale même, ne subsiste que le « ils/elles n’aiment pas ».

Si de telles positions n’impliquaient qu’une question de goûts, la sentence pourrait en toute logique s’appliquer, Des goûts et des couleurs on ne discute pas, ou alors justement on en discuterait… mais pour ce type d’approches, il n’existe pas de cadre normatif sédatif, permettant de faire passer la pilule des implications de ces discussions.

Et c’est là le caractère magique de ces discours ;à la fois réduire des choix éthiques et politiques à une question de goûts, tout en réfutant dans le même mouvement la possibilité même de ce goût — parce que ne correspondant pas aux normes admises et naturalisées des goûts. De telles opérations se trouvent mises en œuvre dans la mesure où ces positions politiques et éthiques déplacent les questionnements aussi usuels que futiles autour des goûts.Ils interrogent les pratiques mêmes, et donc le concept même de goût. Elles remettent cause la consommation même de viande — et plus largement des produits issus de l’exploitation animale — en les détachant de la question de la nécessiter et en les ramenant à l’échelle des plaisirs gustatifs. Plaisirs qui n’ont rien de définitifs, ni d’ontologiques pouvant eux-mêmes évoluer et ou être remis en cause. On souligne ainsi le fait que la qualification d’une pratique comme relevant du goût et/ou du plaisir ne la soustrait pas à l’examen de ses conditions et surtout de ses conséquences matérielles. Il n’y a pas seulement, moi et mon goût. Mais un monde autour. Un goût n’est pas une opinion politique, et vice versa— voir le Leximatériel.

Des goûts et des couleurs, on ne discute pas ; on n’a jamais cessé pourtant. D’autant plus à l’ère du web 2.0 où chaque avis, chaque goût peut être exprimé, partagé. Jamais les goûts n’ont autant circulé, autant été accessibles. Malgré les apparences, la règle sociale qui sous-tend l’expression n’a en rien été abolie, seul son champ d’application s’est déplacé. Là où on feignait de ne chercher ni querelles ni arguties ; il s’agit désormais de les susciter dans la mesure où elles disposent d’un potentiel marchand. Si auparavant on célébrait la diversité des goûts en en discutant, on la célèbre tout autant en ne cessant d’en discuter mais au sein de supports et de dispositifs qui rejettent les conditions sociales et matérielles de formation des goûts hors cadre, transformant par-là même des questions susceptibles d’être historicisées, argumentées et socialement situées en affaires de subjectivité individuelle ou communautaire.

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