Fabriquer les meilleur·e·s. Produire les gagnant·e·s

temps de consommation de la marchandise-texte :

23–34 minutes

|

par

Ce texte constitue une entrée du Dialectic-tionnaire — Dictionnaire dialectique de l’aliénation.
Pour en connaître le principe, voir ici.

Les + dans le texte sont interactifs : cliquez dessus pour afficher du contenu supplémentaire qui explicite certaines réflexions. Les termes en gras et soulignés contiennent une définition accessible au survol.

Que le meilleur gagne— Rien de plus neutre, rien de plus évident que ce type de sentence— en apparence du moins. Elle ne fait, à première vue, que réclamer un droit ; que l’individu disposant le mieux d’une chose en ayant la meilleure maîtrise soit reconnu comme supérieur vis-à-vis d’autres individus, et ce en étant désigné comme vainqueur.

Supérieur, meilleur, victorieux — autant de qualificatifs quine vont pas d’eux-mêmes : il n’existe pas de facteurs naturels pour consacrer la victoire ni caractériser la défaite. De telles logiques impliquent de fait une cascade de présuppositions.Gagner (ou perdre) s’opère avant toute chose par le biais de médiations.

Des règles, bien sûr, élaborées et édictées en amont, des instruments de mesure ou d’évaluation, des jugements, des arbitrages, des interprétations des règles et des mesures opérées par un ou plusieurs individus, des collectifs ou des institutions, etc. En définitive, tout cela ne renvoie qu’à des échelles de valeurs subsumées par l’organisation sociale même.

Ce qui frappe alors ce n’est pas tant que l’expression qui nous occupe ici soit aujourd’hui convenue, ce serait plutôt le fait que ces notions de meilleur et de victoire puissent être ainsi mobilisées dans une diversité, toujours plus étendue, de situations. Autrement dit,que ces concepts, historiquement datés et socialement produits, soient devenus des catégories générales par le prisme desquelles on vit et l’on éprouve le monde — les relations humaines, mêmes lorsqu’elles sont supposément opérées en-dehors du travail, n’échappent pas à ce genre de considérations, comme exploré avec l’entrée Je l’ai baisé·e, je l’ai niqué·e: l’acte étant appréhendé en termes de victoire et de défaite. Et dans cette perspective, l’expression qui nous occupe ici ne fait qu’appliquer ce cadre interprétatif au monde vécu.

Que le meilleur gagne,voilà aujourd’hui l’équivalent d’une loi cardinale au sein de cette organisation sociale. Nécessaire à son bon fonctionnement dans la mesure où cette dernière est entièrement structurée autour du principe de concurrence généralisée — supposément libre et non faussée. Un tel modèle ne peut être soutenu ni être soutenable, pas même acceptable, s’il n’existait pas quelque récit ou fiction morale assurant qu’à la fin, le meilleur gagne — dans la plupart des cas du moins.

La forme syntaxique même de l’expression suppose explicitement cette référence à un certain ordre du monde. Cette construction syntaxique avec « que + subjonctif » exprime le souhait ou l’expression d’une requête — ce qui correspond respectivement aux modes optatif et jussif. Nombre d’expressions stabilisées reposent sur cet enchaînement, Que la lumière soit [Fiat lux] constitue un exemple éclairant. L’énoncé convoque un ordre souhaité du monde, par Dieu en l’occurrence. Ce dernier met en œuvre et réalise ce nouvel ordre du monde par le biais de la formule consacrée. Ainsi, le « que + subjonctif » dispose, dans le contexte du récit biblique de la Genèse 1:3, d’une dimension performative. À savoir, le fait que la langue affecte directement le réel.

L’expression,Que le meilleur gagne,possède quant à elle une dimension illocutoire, à savoir une formule rituelle inaugurale actant une règle d’équité avant le début d’une confrontation entre un ou plusieurs adversaires —dans le cadre d’une compétition explicitement admise comme telle ou non.

Ce type de situation n’est pas sans nous rappeler une autre expression stabilisée disposant de la même construction syntaxique : Que justice soit faite — qui tire son origine de la devise latine Fīat iūstitia ruat cælum [Que justice soit faite, même si le ciel doit s’écrouler]. La formule invoque un principe supérieur auquel la suite des évènements doit se conformer : la justice telle qu’elle s’est constituée et qui doit être dès lors appliquée. De la même manière, Que le meilleur gagne ne fait pas appel à autre chose qu’à un principe supérieur [justice ou ordre du monde]. En effet, nous pourrions aisément compléter l’expression par Il serait dans l’ordre des choses[que le meilleur gagne]ou [Que le meilleur gagne,] Ce ne serait que justice sans que le sens initial de l’expression n’en soit altéré.

L’expression ne renvoie donc pas à autre chose qu’à une certaine manière d’appréhender le monde, une conception méritocratique du monde. Récompenser celles et ceux qui ont, ont pu et surtout ont démontré qu’ils et elles étaient meilleur·e·s.

Si les(supposé·e·s) meilleur·e·s sont celles et ceux qui sont amené·e·s à triompher—et que ce serait donc là le déroulement naturel des choses — quelle est l’utilité d’une telle formule ? Pourquoi la répéter et en faire une formule rituelle et inaugurale ? Ou pour le dire autrement, pourquoi la compétition, ou tout autre type de confrontation, commence-t-elle si souvent par une formule qui rappelle ce qu’elle est censée produire ?

La formule sert avant toute chose à acter les conditions du déroulement de telle ou telle confrontation ou compétition :il ne doit y avoir ni coup tordu ni coup fourré,que les adversaires concourent à la régulière, loyalement. Que le meilleur gagne tend en définitive à réaffirmer la légitimité du mécanisme qui produira ce résultat.

Se pose à ce stade la question des règles — explicites ou non — encadrant l’ensemble de ces oppositions qui structurent nos existences. Car oui, si le meilleur doit gagner, encore faut-il qu’il y ait des manières incontestables de déterminer qui est le meilleur, et par conséquent celui ou celle qui finira par gagner…Quels seraient les critères à évaluer ? Quels instruments de mesure mobiliser ? Et comment ?

Le sport, dans cette perspective, apparaît comme un terrain d’enquête privilégié dans la mesure où la compétition est explicite. Les principes de meilleur et de victoire y semblent aller d’eux-mêmes, ne prêtant à aucun débat. Plusieurs individus côte à côte sur une ligne. Top départ. Que le meilleur gagne ! On n’a plus qu’à voir qui arrive le premier — à vue d’œil ou par l’entremise de quelque photographie.

Le critère déterminant aura donc été ici la vitesse,celui ou celle qui aura été le ou la plus rapide à parcourir une distance donnée — en respectant les règles édictées en amont. Le principe de cette compétition (en l’occurrence la course à pied)a isolé un facteur (la vitesse) et l’a transformé en propriété à l’aune de laquelle juger les concurrent·e·s. À partir de cette propriété, on désignera alors le ou la vainqueur·e.

Ce type de procédé s’inscrit dans la lignée directe des études statistiques telles qu’appréhendées par Adolphe Quetelet —dont nous avons traité dans le cadre du Leximatériel de l’entrée La data, c’est le nouveau pétrole. En effet, selon Quetelet, tout peut potentiellement se prêter à la mesure si tant est que l’on dispose de données. Mais ces données ne sont pas extraites, elles ne sont pas créées ex nihilo ; elles sont produites avant toute chose. Des choix sont opérés ; ce que l’on mesure et comment. Et ces données et ces mesures n’ont pas d’autre visée que de produire une lisibilité statistique du monde. Ce qui est recherché n’est pas tant la vérité, mais la stabilité.

Pour en revenir à notre exemple de la course à pied, la vitesse — telle qu’appréhendée dans ce contexte précis— devient le facteur à l’aune duquel est jugé le meilleur, ainsi que le vainqueur. Et c’est bien à partir de cette conception située de la vitesse que les travailleurs et travailleuses du sport s’entraîneront. Car cette vitesse est le fruit d’un long et lent apprentissage, d’années de pratiques répétées. Et tout cela se doit d’être appliqué et mis en œuvre adéquatement en un lieu et un temps précis ; ceux de la course. Si foncièrement l’un·e serait plus rapide que l’autre 9 sur 10, il suffirait d’une fois, le jour où se déroule la compétition par exemple, pour que le ou la meilleur·e ne gagne pas.

Il serait par ailleurs ici aisé de tracer un parallèle avec certains systèmes d’évaluations scolaires et académiques — qu’il s’agisse des examens sur table ou des fameux oraux — censés juger dans un temps donné et dans des circonstances particulières des connaissances et des compétences de tel·le ou tel·le élève ou candidat·e.

C’est d’ailleurs pourquoi même les résultats obtenus dans ce cadre prétendument objectif et tangible qu’est le sport prêtent à débats. Contestations et polémiques y abondent : accusations de triche, de dopage,remise en cause des règles, suspicion de favoritisme, etc. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard s’il existe un renversement complet de la formule qui nous occupe ici ; ce n’est pas le meilleur qui a gagné, soufflent nombre de travailleurs et travailleuses du sport et d’encadrant·e·s pour signifier l’injustice de l’issue d’une compétition.

Ainsi l’existence même de l’expression, Que le meilleur gagne, et sa circulation trahit la possibilité que l’issue d’une confrontation soit toute autre, qu’il existerait donc des situations où le (présumé) meilleur n’est pas celui qui gagne à la fin.

Ce n’est pas le meilleur qui a gagné exprime de manière limpide que meilleur et gagnant ne sont pas synonymes et que, par conséquent, ne coïncident pas nécessairement. Car si la victoire se décrète par le biais de règles et de critères — aussi discutables soient-ils — le ou la meilleur·e peut toujours prêter à discussions et débats.

C’est à peu de choses près la même logique du prix d’une marchandise qui prétend exprimer sa valeur. En effet, les deux [prix et valeur] ne coïncident presque jamais parfaitement, puisque l’échange suppose au préalable que les marchandises soient rendues comparables. Le prix apparaît comme une propriété naturelle de la marchandise dans la mesure où l’ensemble des médiations sociales ayant été invisibilisées, rendant ainsi les marchandises échangeables.

Il en va de même ici. La victoire prétend désigner le ou la meilleur·e, mais elle ne peut le faire qu’à la condition d’avoir rendu préalablement les performances comparables — c’est là la fonction des règles et des instruments de mesure par ailleurs. Les individus, par le biais de leurs performances, sont alors appréhendés comme des entités abstraites, indifférenciées, évaluées au moyen d’instruments et de critères déterminés en amont.

Cette inadéquation entre meilleur et gagnant, au fait que les mesures mises en œuvre dans le cadre d’une confrontation ou d’une compétition n’ont pas permis de désigner le meilleur comme vainqueur. De là découle la remise en cause de la légitimité des mécanismes servant à produire les résultats exprimée par le meilleur n’a pas gagné. Les polémiques au sujet de l’arbitrage, si communes dans le cadre du football, en offrent une illustration exemplaire. Ce qui est contesté, le plus souvent, ce n’est pas tant une décision arbitrale isolée — une faute sifflée ou non par l’arbitre, un ballon ayant franchi la ligne ou non, etc. — mais un arbitrage lors d’une rencontre particulière rapporté à la manière d’arbitrer en général. Ce qui se trouve alors remis en cause, c’est bien le mécanisme de légitimation qui convertit une performance en victoire ou défaite.

À partir de là, il s’agira donc de modifier constamment les mécanismes permettant de produire — et donc de légitimer — les résultats. De là provient la nécessité d’introduire de nouvelles règles, de les affiner ou même de les changer, tout cela en vue d’adapter toujours mieux les processus d’évaluation non pour que le gagnant soit effectivement le meilleur, mais pour que le gagnant corresponde, dans la mesure du possible, à la représentation que l’on se fait du ou de la meilleur·e.

Représentation car le ou la meilleur·e, de la même manière que la victoire, répond à des critères. Il peut tout à fait être possible de légitimer une victoire au travers de performances (soi-disant) pures— qui est ou a été le plus rapide, le plus fort, etc.], mais également par le biais de critères plus subtils, se jouer et jouer avec les règles et le cadre normatif de tel ou tel sport ou compétition en vue d’obtenir la victoire.

Que l’on pense au but inscrit de la main par Diego Armando Maradona lors de la coupe du monde 1986 face à l’Angleterre. Beaucoup ont loué, et louent encore la manière dont Maradona a su dissimuler ce geste qui contrevient explicitement aux règles élémentaires du football.

C’est donc bien le cadre normatif de telle ou telle confrontation ou compétition qui fixe les critères à partir desquels sont jugé·e·s les concurrent·e·s ; lui qui forge une représentation du ou de la meilleur·e, mais également et surtout lui qui permet de désigner le ou la gagnant·e. Bien que meilleur·e et gagnant·e ne coïncident pas nécessairement, le cadre normatif doit tendre le plus possible à cette adéquation. Et dans cette perspective, on pourrait interroger ce cadre normatif même.

Revenons à nos coureurs à pieds ; pourquoi n’accorder qu’un seul essai ? Pourquoi pas 2 ou 3 ? Désigner ainsi le ou la gagnant·e en s’appuyant sur l’ensemble des courses ? Ne pourrait-on pas tenir compte des conditions matérielles de chacun·e de ces travailleurs et travailleuses du sport ? D’apprécier leurs performances au regard de leur parcours personnel ? Et, élargissons la question, pourquoi la vitesse et la vitesse seule constituerait-elle le seul critère à l’aune duquel juger du ou de la vainqueur ?

Leximatériel « Que le meilleur gagne »

L’usage, écrit, de l’expression Que le meilleur gagne remonte au XIXe siècle — selon les occurrences que nous avons pu trouver. Pour autant, la construction syntaxique de cette expression s’avère bien plus ancienne. Loin d’être propre à la formule qui nous intéresse ici, elle est mobilisée dans nombre d’expressions (dites) figées :conjonction « Que » en début de phrase + sujet + verbe au subjonctif.

Des syntagmes tels que Que la lumière soit [Fiat lux], Que justice soit faite[Fiat iūstitia…] en attestent. Ajoutons le fait que ce type de construction syntaxique est fréquent dans la littérature du XVIe et XVIIe siècle — le « que », en début de phrase pouvant être remplacé par le verbe pouvoir ou plaire au subjonctif, comme dans « Puisse le juste ciel dignement te payer ! » [Phèdre, Acte IV, scène V] ou « Plût aux dieux que mon cœur fût innocent comme elles ! » [Ibid, Acte I, scène III].

Bien qu’elle se soit faite plus rare, cette construction syntaxique continuera d’être employée comme en atteste cette réplique issue d’une pièce de théâtre d’Alfred De Musset « Que le juste triomphe ou fuie » [« La coupe et les lèvres », Un spectacle dans un fauteuil, 1833, Renduel, p.86].

Ce type de forme fixe renvoie à l’expression du souhait (mode optatif) ou d’une requête (mode jussif) convoquant, dans un nombre de cas, une instance supérieure (Dieu), ou un ordre du monde et des choses (la justice ou le pouvoir royal). Ainsi, la forme syntaxique préexiste à l’expression qui nous intéresse ici. C’est pourquoi, dans le cadre de nos analyses, nous ne parlerons pas de figement des expressions ou d’expressions figées, mais de fixité de la forme ou d’expressions à formes fixes1.

Ainsi avons-nous affaire à une sorte de moule syntaxique susceptible d’être articulé à différentes idéologies dépendant des époques et des organisations sociales — phénomène fréquent, entrevu, par exemple, à l’occasion du Leximatériel de l’entrée (c’est un) bon vivant.Cette locution a été forgée à partir de bien vivant qui désignait alors celui qui vit selon les préceptes de la religion — chrétienne. De la même manière, la forme syntaxique stabilisée qui nous intéresse ici, a été réinvestie avec les concepts de meilleur et de gagnant, pour forger l’expression Que le meilleur gagne. Pour autant ces termes n’ont pas été inventés au XIXe siècle, ils ont longtemps coexisté avec la forme syntaxique. Pourquoi dès lors la combinaison des deux n’a-t-elle été mise en œuvre qu’au XIXe siècle — à notre connaissance — pour ensuite, au cours des siècles suivants, acquérir le statut d’expression stabilisée que nous lui connaissons aujourd’hui ?

Dans cette perspective, penchons-nous sur la première occurrence de l’expression que nous avons trouvée:

Bien qu’il eût quelque espérance de voir Aquilin, son beau cheval, remporter le grand prix de Deauville, M. Balensi a été le premier à applaudir la victoire de Tristan, parce qu’elle mettait en relief la haute qualité d’un étalon de l’avenir et se trouvait ainsi réaliser l’esprit de l’institution des courses, dont la devise doit toujours être :que le meilleur gagne !

Édouard Cavailhon, « Chronique sportive », L’orchestre, revue quotidienne des théâtres, 1882.

Notons tout d’abord qu’il s’agit d’un contexte sportif, ayant plus spécifiquement trait aux courses hippiques. L’expression est mobilisée comme conclusion, elle fait suite au récit d’un concurrent ayant applaudi la victoire d’un adversaire. Ainsi ce geste, selon le journaliste, ne renvoie pas directement à l’« esprit » qui préside à « l’institution des courses », à savoir le souhait que doit formuler chaque concurrent, non pas de gagner lui, mais que soit respecté un idéal, un ordre de choses que cristallise ce qu’il qualifie de « devise » : que le meilleur gagne !

Si nous n’avons trouvé aucune occurrence de Que le meilleur gagne avant 1882— ce qui ne veut pas dire qu’elle n’était pas en circulation oralement, si ce n’est dans d’autres écrits qui nous ont échappé —, en anglais la formule semble avoir été mobilisée plus tôt. Nous en trouvons trace dès 1830 : « And now, valour and good fortune to all good dogs of bull-ring, and may the best win the day-God save the King and Mr. Mayor ! » dans le roman de John & Michael Banim, The denounced [v.1, 1830 p.210]. Elle fait figure ici de formule proclamant l’ouverture du bull-bait — un sport sanglant anglais consistant à opposer un taureau à des chiens. Interdit à partir 1835, dans le cadre de la loi contre la cruauté envers les animaux, il a pourtant continué à être pratiqué illégalement au cours du XIXe siècle. La formule est encore mobilisée ici dans le cadre de ce qui était alors considéré comme un sport, on notera également la proximité de l’expression avec la formule consacrée, en Grande-Bretagne, god save the King [and Mr. Mayor] !

La seconde occurrence, en langue anglaise, est mobilisée dans le cadre d’un article de presse consacré aux courses hippiques :

York, so long the glory of the Northern Turf, unless her sons bestir themselves, will have to succumb (if indeed she has not done so already) to the men of Lancaster. Again the strife of the Red and White Rose is up — may the best win!

Craven, « The turf in 1836 », The sporting magazine, 1836 p.145.

Pour autant, si dans les exemples précédents [en français et en anglais] la formule était appliquée aux animaux qui concourraient [chevaux ou chiens], ici le may the best win ! s’applique à des établissements (en l’occurrence les courses de York et de Lancaster). En revanche, le dénominateur commun liant l’ensemble de ces occurrences est le fait que l’expression fait figure de formule conclusive.

Entre la version française et anglaise de l’expression on peut noter une différence en termes de construction syntaxique. Si en français, comme nous l’avons vu, l’expression a repris la forme des traductions de fiat lux ou de Fiat iūstitia…, cela n’a pas été le cas en anglais, ces deux expressions étant traduites du latin sous la forme : let the + sujet + verbe. Une telle construction, let the best win, n’apparaît, à l’écrit et selon les occurrences que nous avons trouvées, pas avant 1848.

À la suite de ce détour par la langue anglaise, revenons au français. Face à l’absence d’occurrences avant 1882 de l’expression qui nous occupe ici, nous avons orienté nos recherches non sur l’expression en tant que telle, mais vers le principe de correspondance reliant les figures du meilleur et du gagnant, cristallisé dans l’énoncé « le meilleur gagne ». Dans ce cadre plusieurs occurrences antérieures à 1882 sont apparues, toutes impliquant les courses hippiques, voici la première :

Le but des courses, leur but réel, c’est l’amélioration de la race [des chevaux], et le champ de courses est comme un champ de concours où peuvent se mettre en évidence les mérites du reproducteur. Le meilleur gagne le prix. Lorsqu’il a fait ses preuves sur le turf, et non lorsqu’il est épuisé, un cheval est accepté comme étalon et devient reproducteur.

Conseil général de Saône-et-Loire, « Douzième séance », Rapports et délibérations, 1871,p.254.

Recontextualisons tout d’abord ce passage, il est extrait du rapport des débats qui se sont tenus le 6 novembre 1870 au sein du conseil général de Saône-et-Loire en vue d’accorder une subvention aux courses de Chalon visant à « donner des prix aux chevaux du pays » [p.253]. L’élu soutenant cette disposition répond ainsi aux objections des opposants à la votation de cette subvention, présentant ce qu’il considère être donc la visée réelle des courses hippiques — du moins celle de Chalon.

Dans ce cadre spécifique, ce ne sont pas tant les capacités des chevaux, en eux-mêmes, qui se trouvent mis en exergue, plutôt « les mérites du reproducteur ». Dans ce cadre, le « meilleur », en tant que propriété,se trouve être produit par un processus technique. Les courses hippiques n’auraient donc, selon ses dires, pas d’autre but que de fabriquer le meilleur et de viser ainsi« l’amélioration de la race [des chevaux] ». On retrouve ici, ce concept d’« amélioration » mobilisé dans le cadre agricole, comme vu avec le Leximatériel consacré à Végéter, État végétatif, ne renvoyant pas à autre chose qu’à l’augmentation du rendement des terres et donc de leur productivité. C’est à peu de choses près la même logique qui se trouve mise en œuvre ici. Définir un critère (rendement ou vitesse), et à partir de ce dernier on sélectionne, on reproduit, pour aboutir à l’amélioration du critère désigné en amont. Et cette amélioration spécifique, ayant donc trait à un élément précis, sera qualifiée et surtout appréhendée comme amélioration tout court. Le verbe améliorer, verbe transitif (c’est-à-dire qui nécessite un complément d’objet) se mue alors en verbe intransitif en ces cas spécifiques dans la mesure où le critère (à améliorer) s’est trouvé être naturalisé. Pour en revenir à notre exemple ; celui ayant trait aux terres [cultivables] ou à l’agriculture, quand on prône leur amélioration, on ne vise rien d’autre que l’augmentation du rendement immédiat, en excluant de fait les autres critères d’améliorations.

Ainsi les courses n’auraient pas d’autre fin que celle de rendre les « races [de chevaux] » plus productives — mais selon quels critères ? ceux de la course ?

Ainsi, la notion de meilleur — obtenue dans et par la reproduction — ne renvoie qu’au meilleur dans le cadre de la course. Point que ne manque pas de noter un opposant à la subvention «… beaucoup d’auteurs s’accordent à dire que si les courses donnent de la vitesse au cheval, elles lui ôtent du fond. Elles servent donc à développer des qualités qui ne sont pas nécessaires dans les usages ordinaires… » [pp.256-257]

Ce débat n’est qu’une illustration, parmi tant d’autres, de la relativité des concepts d’« amélioration » et de « meilleur » — vis-à-vis et par rapport à quoi ? —l’occurrence suivante quant à elle met en lumière un autre point, la question des conditions dans lesquelles on en vient à juger du supposé meilleur :

Le match, est absolument parlant, plus significatif que la course elle-même, parce que les deux concurrents se trouvent affranchis de toutes les chances ou accidents, inhérents à un lot considérable de chevaux, comme faux départs, encombrement, aux tournants, etc., etc. La tactique elle-même se trouve très simplifiée ; les deux adversaires, se trouvant seuls, n’ont pas à craindre un troisième concurrent, et peuvent se livrer sans aucune réserve. Aussi courent-ils le plus souvent sur leur mérite, c’est-à-dire avec exactitude, et le meilleur gagne certainement.(…)deux chevaux essayés l’un contre l’autre dans de bonnes conditions, le meilleur gagne presque invariablement.
Ned Pearson [Barons d’Étrellis], Dictionnaire du sport français,1872.

La distinction opérée entre la « course », à savoir l’opposition de plusieurs adversaires, et le « match », confrontation de deux opposants, est tout à fait décisive. Là également, une représentation du meilleur est produite, mais implicitement ; au travers de critères d’évaluation d’une part (la vitesse donc) et d’autre part en fonction de conditions.

Et ces conditions impliquent l’élimination de plusieurs facteurs qui ne renvoient à rien d’autre qu’au retrait d’éléments relevant de la matérialité de la course en tant que telle, tout cela afin d’en arriver à une abstraction du meilleu rque ces conditions spécifiques de la course devraient révéler. Ce qui se révèle alors, c’est une conception intrinsèque voire essentialisante du meilleur. Si l’on suivait la logique de la sélection du meilleur, on pourrait admettre qu’il y ait un meilleur pour telle ou telle condition — seul, contre un adversaire ou plusieurs. Mais ce n’est en aucun cas la manière dont est appréhendée ici la notion de meilleur, cette dernière semble avoir été forgée a priori et pour que se révèle ce meilleur, cela nécessiterait des conditions spécifiques.

Pour autant, il est rare que de telles conditions soient réunies dans le cadre des courses, c’est pourquoi le meilleur (tel qu’appréhendé dans l’extrait précédent) ne coïncide pas avec le gagnant. Il s’agit là d’une vision particulière, loin d’être uniformément partagée, comme on peut le voir ici :

M. Lorillard emporte le ruban bleu du turf anglais, et M. Keene le ruban bleu du turf français.(…)Il n’y a là ni accident, ni chance, ni mollesse des rivaux. Il n’y a pas de mollesse chez les gens de sport. Le turf ne connaît pas de faveurs. Le meilleur gagne toujours. Iroquois est arrivé le premier au Derby ; Foxhall a gagné les acclamations à Longchamps par son mérite. Ces deux grands triomphes montrent quels progrès nous avons faits dans cette science délicate et complexe, et combien nous devons de reconnaissance à ces gentlemen ardents, qui ont remporté à la gloire de l’Amérique ces brillants triomphes du turf.
Traduction d’un article du New-York Hérald in «Sport », Le Globe, 2Juillet 1881,p.3.

Dans ce cadre on voit s’esquisser une toute autre considération du meilleur, la course elle-même, ainsi que ses conditions forgent le meilleur en désignant un vainqueur. Pour le dire autrement, ce développement renvoie à une autre expression : il n’y a que le résultat qui compte, ce ne serait qu’à l’aune de ce dernier que le meilleur serait désigné. La victoire elle, et elle seule, révèle qui est le meilleur. Et dans ce cadre, les incertitudes, les hasards, pourtant inhérents à toute course (ou plus généralement à tout sport compétitif) sont eux-mêmes considérés comme faisant partie intégrante du sport, ou plus généralement de la compétition sportive.

Les 3 premières occurrences (trouvées sur Gallica) de la phrase « le meilleur gagne » dessinent 3 conceptions différentes de la notion de « meilleur » — qui ne sont pas pour autant exclusives les unes des autres, elles peuvent coexister dans les critères avec lesquels on appréhende ce « meilleur ». Le « meilleur » est donc une notion tout à fait relative, bien plus, elle est avant toute chose une représentation. Et dans ce cadre, la compétition et surtout la victoire ne sont rien d’autre que des légitimations de ces représentations du meilleur, conférant à cette représentation une apparence de fondement matériel

Après avoir vu que la structure syntaxique de l’expression Que le meilleur gagne lui pré-existait, nous avons donc pu constater que le lien entre « meilleur » et « gagnant » a commencé à se forger avant même la stabilisation de l’expression.L’occurrence de 1882 aura été, selon notre corpus, la première. Mais c’est bien à partir de 1900 que l’expression semble se stabiliser, les occurrences se multipliant dès lors. Elles ne s’appliquent dès lors pas simplement aux courses hippiques, mais plus généralement au sport— cyclisme [1900, 1902], football [1902], rugby [1904] ou encore course en canot moteur (ou Motonautisme) [1905].

Dans ces différents usages, on note que la formule est explicitement formulée comme un souhait […souhaitons avec tout bon sportsman que le meilleur gagne] ou un vœu [ …sportmen jusqu’au bout (…) nous formons ce vœu cher aux Anglais : « Que le meilleur gagne ! »]. Et que ce mode optatif est relié à un code, celui du sportmen ou sportsmen[on dirait aujourd’hui sportif], et c’est bien en vertu de ce code de conduite ou de ces règles que l’on se doit d’encourager la victoire du meilleur, meilleur selon quels critères ?

La compétition le décidera, la victoire le proclamera.

1 Nous suivons en cela les réflexions développées par Jean-Claude Anscombre in J-C Anscombre, « La nature des topoï », La théorie des topoï, 1995, Kimé, p.68.

Il serait tout à fait possible d’adjoindre des considérations éthiques quant au fait que les travailleurs et travailleuses du sport doivent certes courir le plus vite, mais en s’astreignant à respecter les limites biologiques de leurs corps. Être en somme en capacité de reproduire et répéter les mouvements sans esquinter leur corps — sur le court et le long terme.

Ce sont là par ailleurs des dispositions qui existent déjà. L’interdiction des produits dopants relève en grande partie de considérations sanitaires, sans oublier bien évidemment les consignes élémentaires de sécurité— comme celles de ne porter aucun accessoire susceptible d’entraîner des blessures, les protocoles commotion, etc.Mais ces dispositions ne sont là que pour mieux encadrer la logique compétitive, dont le principe n’est pas seulement de triompher d’adversaires, mais également et avant toute chose de triompher de soi-même. Ou, pour le dire avec des termes triviaux, de toujours dépasser ses limites, chercher constamment à battre des records, expression dont nous avons exploré les implications. La compétition n’y renvoie plus uniquement à une confrontation à un ou plusieurs concurrent·e·s, puisque le détenteur de quelque record devra constamment viser à le dépasser, et ainsi de suite.

En effet, les travailleurs et les travailleuses du sport se trouvent soumis·e·s à une double contrainte, vaincre et endurer la souffrance. La violence envers autrui passe d’abord et nécessairement par une violence sur soi, intériorisée, acceptée, mais surtout valorisée. Et cette valorisation de la douleur et de la souffrance n’a bien évidemment rien d’anodin, elle renvoie à la constitution d’un sujet capable de maîtriser son corps et surtout de le mettre à l’épreuve.

Le sport ne se contente pas de mettre en scène la douleur : il en impose une forme socialement légitime, conforme à une construction viriliste du rapport au corps — endurance, performance, effacement des affects.

La compétition sportive n’est qu’une forme phénoménale ; derrière chacune d’entre elles il y a une organisation stricte. Courir,pédaler, sauter, taper dans un ballon, etc.Autant de gestes qui, dans le cadre sportif compétitif, sont des techniques normalisées, standardisées, perfectionnées à l’extrême. Chaque geste est capitalisé, chaque effort est optimisé, chaque goutte de sueur doit produire du rendement. Rien n’est gratuit, tout est compté.

L’obsession métrique se matérialise dans la prolifération des capteurs, des montres connectées, des plans d’entraînement optimisés, où chaque battement cardiaque, chaque fraction de seconde, chaque calorie est comptabilisée. Le corps devient interface de données, entité bio-capitalisable soumise à une gestion logistique : dormir, manger, courir selon courbes, seuils, objectifs. L’idéologie du quantifiable s’infiltre jusque dans l’intime, naturalisant le contrôle comme hygiène de vie.

Et tout cela ne peut se faire qu’au mépris de la santé physique et mentale des travailleurs et travailleuses du sport. Si, au faîte de leur gloire, on ne cesse de gloser autour de leurs fameuses performances extraordinaires,une fois leur carrière achevée rien ou si peu au sujet de ces corps cassés, meurtris à cause de la pression compétitive — on aura droit,dans le meilleur des cas, qu’à quelques récits personnels aussi poignants que dépolitisant.

C’est par ailleurs le même sort qui est réservé à l’ensemble des travailleurs et des travailleuses ; performance et productivité avant toute chose. Ce qui est qualifié, dans la langue juridique, d’accident de travail n’a rien d’un évènement imprévu, il découle structurellement des logiques productivistes et des performances qui leur sont afférentes.

Ainsi n’est-il guère étonnant de voir se multiplier, aujourd’hui, ce modèle de compétitions spectaculaires. En effet, ce n’est plus seulement de sport, mais de tout ce que compte cette organisation sociale d’exploitations normalisées. Ainsi organise-t-on des compétitions ayant trait au meilleur artisan — pâtissier, cuisinier, carreleur, etc. — qui, dans un cadre normatif précis, imposent des performances, mais il existe également, à la manière des courses à pieds, des compétitions entre ouvriers pour chercher à désigner le meilleur travailleur à la chaîne, comme en atteste le championnat de France de… remplacement de pare-brise.

Ces mécanismes existent d’ailleurs depuis bien plus longtemps dans d’autres domaines ; que l’on pense aux concours académiques, littéraires et plus généralement artistiques. Seul le prestige qui les entoure nous empêche de les saisir pour ce qu’ils sont : un moule dans et par lequel la figure du gagnant et de la représentation du meilleur se forme.

Avant même de produire des gagnants et des représentations du ou de la meilleur·e, l’organisation sociale produit un cadre normatif qui définit les critères à partir desquels les individus deviennent mesurables et donc comparables et classables. Ce sont ces formes d’équivalences qui rendent possible l’existence de meilleur·e·s et de gagnant·e·s.L’organisation sociale qui prétend les découvrir, par le biais de ces compétitions et autres confrontations, ne fait que produire elle-même les conditions de leur existence.

Publié le

modifié le

dans