Ce texte constitue une entrée du Dialectic-tionnaire — Dictionnaire dialectique de l’aliénation.
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Végéter, état végétatif, légume | Musclé, 💪— Voilà une distinction qui structure les imaginaires ; le végétal ramené à l’inaction, à la passivité ou encore à la fragilité quand le muscle, lui, recouperait la force, la puissance et le dynamisme. Tout cela va de soi, et pour les choses concrètes, et l’impalpable. Des corps aux muscles proéminents, tracés, à l’argumentation ou au style (d’écriture notamment) qu’on désigne par l’adjectif musclé— à savoir pertinents et/ou percutants, en passant par ces individus supposément oisifs qui végéteraient. De telles considérations sont également mises en œuvre dans le discours scientifique, en médecine pour ne citer que cet exemple, État végétatif est l’expression consacrée pour décrire la condition de certain·e·s patient·e·s, de là dérive le qualificatif courant, voire vulgaire, de légume qui désigne généralement une personne impotente. Et dans la langue la plus commune, anodine, l’état stationnaire n’est-il pas convoqué par cette autre métaphore végétale : rester planté-là ? Tandis que la réussite est exprimée par ce singe désormais ritualisé :💪, émoji représentant un biceps aux muscles contractés en vue de les exhiber
Ce bras condense la valeur absolue du muscle, mais il ne s’agit pas de n’importe quel muscle ; non pas le muscle souple et gracile, c’est un muscle bandé, saillant, ostentatoire surtout. L’industrie culturelle regorge de ces représentations de corps musculeux, toujours plus gonflés, toujours plus solides. Transposés au réel vécu, ces muscles deviennent la représentation de la prouesse, quelle qu’elle soit — tant intellectuelle que physique — et le fameux biceps cristallise cet imaginaire.
Côté végétal, il n’y a pas de réel équivalent à un tel encodage car, comme on le sait, les végétaux… ça végéterait. Pourtant, dans les faits, ces derniers ne manquent ni de force ni de puissance, si on leur en laisse le loisir, les végétaux, ça te défonce du béton, capables de crever n’importe quel tapis de goudron. Rien ou si peu, à voir avec quelque état végétatif. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si, pour figurer la puissance végétale à l’image, on use de vidéos accélérées dans lesquelles, par la vitesse, on voit surgir le plant de la terre, la plante croître à vue d’œil. Cette force peut être suggérée, indirectement, par une expression telle que un arbre qui tombe fait plus de bruit qu’une forêt qui pousse.
La différence tient non pas seulement au caractère visible, mais surtout à la vitesse, voire l’immédiateté. La puissance végétale prend du temps, elle est lente, souterraine, imperceptible —au premier regard. Elle n’éclate pas, ne surgit pas :antinomie du muscle bandé, exhibé. Pour le dire en un mot : spectaculaire.
À l’instar des imaginaires construits autour du muscle, ces métaphores végétales ne visent pas tant le végétal en général, elles le réduisent à un type spécifique, celui qui est à la main de l’être humain. Le végétal plus ou moins lié à l’agriculture, celui que l’être humain fait pousser et croître non pas seulement pour ses besoins directs, mais dans la perspective de maximiser le rendement. En un mot, c’est là la représentation non pas seulement anthropocentrée, mais plus spécifiquement capitalo-centrée du végétal. Quant au reste des végétaux, celui qui croît sans intervention humaine, est de fait exclu de ce jeu métaphorique.
En définitive, c’est le mouvement d’une organisation sociale spécifique qui s’exprime par de telles métaphores, idéologiquement encodées. Et cet encodage ne se résume pas qu’à un aspect particulier, comme la perception de la matière (fragile, mou vs solide, dur)ou sa capacité de mouvement (actif vs passif), non, il s’avère être plus général, touchant à l’imaginaire dans son intégralité. Qu’il s’agisse d’œuvres de l’esprit impalpables— comme nous avons pu le voir plus haut avec le style ou l’argumentation —voire des goûts,culinaires notamment. En effet, le végétal, comme le muscle, dans son acception animale cette fois-ci,s’avère être consommable. Dans cette perspective même, celle des goûts alimentaires, l’opposition alimentaire entre viande et végétaux s’est structurée historiquement ; la première étant associée à une alimentation noble ; la seconde destinée aux pauvres.
Et à l’intérieur même de cette dichotomie se niche une seconde, celle qui trie entre différents types de viandes ; car dans la viande, ce qu’on valorise, c’est la découpe maigre, sans gras — la chair pure, dure, fonctionnelle. Le gras, lui, est autre chose : ce qu’il faut éliminer, brûler, réduire. Il devient à son tour une métaphore, celle du surplus, de l’inutile, du mou, de l’excès. Du muscle, pas de gras. Rendement, pas de dépense. Pas seulement un aliment, une valeur, une performance. Un tel imaginaire est lui-même mobilisé métaphoriquement par le biais d’expressions telles que couper dans le gras, désignant le fait de se débarrasser du superflu pour ne conserver que le nécessaire, à savoir le muscle.
Bien que ces hiérarchies alimentaires historiquement et socialement construites soient encore structurantes dans notre manière d’appréhender la cuisine, leur valeur est désormais essentiellement fixée par les exigences et les impératifs marchands des industries agro-alimentaires. Ce sont bien ces industries qui en dernière instance fixent un éventail restreint de produits, pour minimiser le coût de production et en extraire la plus large part de .
À ceci près qu’aujourd’hui le végétarisme ou le véganisme peut constituer non pas une contrainte — subie à cause d’un manque de moyens économiques —, mais un choix éthique et politique. Celui, à minima, de ne pas participer à la traite industrielle des animaux ou plus généralement de refuser toute exploitation animale quelle qu’elle soit — à quoi peut bien renvoyer le bien-être animal quand la finalité est immanquablement celle de l’abattage ?
Il serait tentant ici d’invoquer le concept de . Mais ce dernier se révèle problématique à plusieurs niveaux ; loin d’annihiler toute forme de hiérarchie entre les êtres vivants, il introduit une stratification supplémentaire — essentialisante qui plus est. entre, d’un côté, les êtres sentients et, de l’autre, ceux qui ne le seraient pas
C’est d’ailleurs par le biais de ce concept qu’a été opérée la remise en cause de l’expression « État Végétatif Chronique ». Et les débats entourant l’expression n’ont pasvisé le mépris pour le végétal. Personne n’a songé à défendre le végétal. Non, c’est par égard pour les patient·e·s que l’on a voulu éviter la référence. Comme s’il allait de soi qu’être comparé à une plante constituait une insulte. L’indignation n’a pas contesté la hiérarchie : elle l’a simplement jugée inacceptable pour des êtres humains.
Si les régimes végétaliens ou végétariens sont en effet possibles, il est pour autant nécessaire de ne pas nier que les viandes en général et les produits issus des animaux contiennent certains éléments qu’une alimentation exclusivement végétale ne peut fournir — ou en quantité insuffisante : vitamine B12, oméga 3, fer héminique, etc.
Ce qui permet aujourd’hui à une alimentation végétarienne ou végétalienne d’être viable à grande échelle, ce ne sont pas des racines ou d’autres remèdes magiques trouvés dans les pratiques de quelque ancêtre animiste, ce sont des procédés industriels : compléments alimentaires, enrichissements, synthèses de laboratoire. Si l’industrialisation permet de se passer des nutriments produits dans et par l’exploitation animale — quelle que soit la forme qu’elle prend — la consommation de ces produits cesse d’être nécessaire. Et c’est précisément là que la fonction idéologique de la viande et plus particulièrement du muscle se cristallise.
Ce n’est sûrement pas au nom de l’oméga-3 que s’organise l’élevage industriel ni l’abattage de masse. On ne consomme pas un steak pour la vitamine B12 — qui par ailleurs n’en contient que très peu. La viande et le muscle (animal) ne sont pas tant valorisés vis-à-vis de leurs qualités nutritionnelles, mais parce qu’ils sont historiquement associés à une nourriture noble. La viande et le muscle deviennent l’expression pure de la force superflue, de la domination qui s’affiche parce qu’elle n’a plus besoin de se justifier, si ce n’est par le plaisir.
Jamais neutre, le plaisir. Plus particulièrement le plaisir gustatif dans la mesure où c’est celui qui se donne pour le plus naturel, d’apparence non politique. On aime ce qu’on aime, et puis c’est tout ; pas vrai ? C’est là, sur la langue, sous le palais, ça fait son effet, ou non. Pourtant le plaisir, notamment gustatif, c’est avant toute chose une construction. Consommer de la viande, y prendre plaisir, c’est codé, hiérarchisé. Plus encore lorsqu’il s’agit de muscle. Partie la plus noble du produit le plus noble. Et ce plaisir de la viande recoupe en définitive une adhésion à ces valeurs, non pas masquées sous les oripeaux d’un goût ou d’un plaisir personnels —puisqu’ils le sont factuellement. À ceci près que ce goût et ce plaisir sont incorporés, largement partagés, globalement médiatisés. De la même manière que l’industrie culturelle dispose de ces blockbusters, la cuisine ales siens, ce qui est considéré comme fade, voire sans goût et ce qui, au contraire, est jugé comme savoureux — comme exploré dans l’expression planifier ses repas. Cette classification gustative hiérarchise de la même manière les produits végétaux, notamment la distinction entre fruits et légumes qui est le plus souvent opéré sur le plan botanique, mais culinaire — et dépend,plus largement, de l’industrie agro-alimentaire qui la
Leximatériel Végéter, État végétatif
Le terme végéter semble avoir subi en l’espace d’un peu moins de deux siècles un renversement de sens des plus complets. En effet, dans ses premières attestations, enregistrées au XVIe siècle, le terme désigne la « capacité [d’un être vivant] à se développer » [CNRTL]. Les principaux dictionnaires du XVIIe siècle abondent d’ailleurs en ce sens ; Richelet, Furetière ainsi que la première édition du dictionnaire de l’Académie française — Notons toutefois que certains d’entre eux restreignent l’usage du verbe aux végétaux et aux minéraux.
C’est au XVIIe siècle que le sens métaphorique que nous connaissons aujourd’hui commence à apparaître, sans pour autant effacer le premier. La deuxième édition du dictionnaire de l’académie française [1718] s’en fait le témoin, on y trouve l’acception suivante :« On dit d’Un homme qui n’a presque plus de raisonnement, ni de sentiment, qu’Il ne fait plus que vegeter. »
Cette définition constitue la première occurrence en ce sens que nous ayons pu trouver, sa présence témoigne du fait que cet usage était déjà en circulation — sans pour autant qu’on en trouve trace dans nos recherches documentaires.
Du développement, lacroissance, la vie, en somme, à un état de dépérissement : voilà un renversement sémantique qui pourrait sembler spectaculaire si l’on ne s’attardait pas sur les usages effectifs qui ont été faits du terme, mais également à sa matrice idéologique — ou philosophique. En effet, les divers usages du terme sont intrinsèquement liés une conception aristotélicienne des plantes et plus généralement du végétal. Dans son De Anima, Aristote distinguait 3 types d’âmes : la « sensitive », propre à l’animal, l’âme « intellective », celle qui distingue l’homme — disposant de la capacité de connaître — et l’âme « végétative » — renvoyant à la faculté de se nourrir, de croître et se reproduire. Précisons d’emblée que ces différentes âmes ne sont pas exclusives les unes des autres ; l’être humain disposerait des 3, l’animal de 2 de ces « âmes », quant aux végétaux, ils n’auraient qu’une âme « végétative ». Ainsi, selon Aristote, cette « âme végétative » constituerait la base commune de toute vie. Bien qu’elle ne soit pas dénigrée, la vie végétale apparaît déjà dans les mots d’Aristote comme le degré le plus élémentaire des facultés du vivant.
Dans nombre d’occurrences du terme végéter que nous avons pu consulter, l’influence de la pensée aristotélicienne est palpable — elle qui a infusé au moyen-âge, notamment, par le biais des traductions et de commentaires d’Averroès [Ibn Rochd] et de Thomas D’Aquin. Appliquée dans une perspective chrétienne, la distinction aristotélicienne entre les 3 âmes fournit une structure sur laquelle on s’appuiera pour établir une hiérarchie des êtres vivants :comme ici où ce qui végète est cité en dernier, associé (implicitement) avec le degré le plus bas ou encore dans ce texte où le verbe végéter est immédiatement suivi de l’adverbe simplement.
Bien que ces usages du terme ne soient pas strictement péjoratifs,végéter est déjà encodé comme inférieur à la sensation ou l’intellect, mais il est une occurrence particulière qui franchit un seuil :
« Et pourtant est-il nécessaire qu’il y ait un temps auquel l’ame cessant des operations intellectuelles et sensitives, s’employe à la vegetation. Et c’est le temps du sommeil… »
E. Marmet, Vingt sermons sur divers textes, tirez de l’Escriture saincte, qui sont denotez au fueillet suivant, 1637.
Si chez Aristote, ainsi que dans les occurrences précédentes, les trois activités relatives aux trois âmes étaient mobilisées simultanément chez l’être humain, ici, la végétation [à savoir le fait de végéter] implique de fait une cessation des autres activités. Et cette segmentation est avant toute chose temporelle, elle est exprimée par il est nécessaire qu’il y ait un temps…On retrouve ici la même structure temporelle que celle analysée dans l’expression Il y a un temps pour tout ; chaque activité possède sa conjoncture, son occasion propre. Ainsi, l’action de végéter devient ici, synonyme de repos justifié, par le sommeil et une fois que les opérations intellectuelles et sensitives aient cessé, supposant de fait une primauté de certaines activités sur d’autres.
Ainsi, avant même l’apparition du sens péjoratif, certaines prémisses de sa formation étaient déjà présentes dans les usages. Dès lors que l’âme végétative est pensée comme activité distincte, séparée de la sensation et de l’intellect, les conditions sont alors réunies pour que le végétatif condense la figure d’une existence réduite aux fonctions les plus élémentaires. Le sens moderne de « végéter » n’apparaît dès lors pas tant comme une rupture, mais l’aboutissement d’une logique déjà à l’œuvre dans une partie des usages anciens du terme. Celle qui, depuis Aristote, appréhende les êtres vivants de manière anthropocentriste. Mais redoublée, également, par une séparation temporelle entre différentes activités.
Pour autant, il n’y a là rien encore de définitif, puisque, dans son usage métaphorique, appliqué à l’être humain, les deux acceptions du terme « végéter », péjoratives et mélioratives, vont co-exister. Comme ici, en 1723, où l’auteur évoquant le régime végétarien (pour le dire anachroniquement)de Pythagore, ilécrit que ce« estimoit en avoir l’esprit plus vegete ».
Mais c’est également en ce XVIIIe siècle qu’apparaissent des usages péjoratifs du terme, comme dans cette épître de Jean-Baptiste Gresset :
Las des mêmes plaisirs, las de leur multitude
Le sentiment n’est plus flatté ;
Dans le fracas des Jeux, dans la plus vive Orgie
L’esprit sans force & sans clarté
Ne trouve que la Létargie
De l’insipide Oisiveté ;
Cléon depuis dix ans de fêtes & d’yvresse,
Frais, brillant d’embonpoint, ramené chaqu[e]jour,
Entre la Jeunesse & l’Amour,
Dans le néant de la Molesse
Dort & végéte tour à tour.
1738, Jean-BaptisteGresset, Épître de M. Gresset sur sa convalescence
Le verbe « végéter » constitue ici le point d’aboutissement de tout un développement sur l’inertie. Pour autant, contrairement à ce que nous avons vu précédemment, « végéter » ne relève pas du sommeil — puisque Cléon « Dort et végéte tour à tour ». Bien qu’ils soient mis en parallèle, tous deux relevant de l’inactivité, associés à l’ensemble de la chaîne sémantique : « létargie, oisiveté, molesse ». « Végéter » c’est en somme cesser toute opération sensitive — et intellectuelle — et ce sans même dormir.
C’est par ailleurs chez ce même Jean-Baptiste Gresset que l’on retrouve, presque à la même époque,un usage plus général et donc plus lâche du terme, avec cette réplique issue de sa comédie Le méchant1 : « On ne vit qu’à Paris, & l’on végète ailleurs. »[1747, p.89] Végéter n’est pas simplement l’oisiveté ou la léthargie, il devient synonyme de manque voire d’absence d’activité, de dynamisme. Cristallisant, dans ce cas précis, l’opposition entre la ville et la campagne, l’urbain et le rural.
De l’émergence puis de la stabilisation de cette acception du terme végéter, proviendra l’expression État végétatif dont l’une des premières occurrences, selon nos recherches, remonte à la fin du XVIIIe siècle, il ne relève alors aucunement de la médecine ; mobilisé alors dans la langue la plus courante. Il sert parfois à qualifier une population oisive qu’il s’agisse des espagnols, comme ici [1779], ou encore plus généralement des « Orientaux » [1807]. Après les malades, les infirmités, l’inactivité, les (soi-disant) oisifs, on constate la manière dont le végétal se charge de plus en plus de valeurs négatives, l’assignation se prolonge aux étrangers, pour le dire il sert à désigner et stigmatiser surtout tous ceux et toutes celles dont l’activité est jugée improductive —ou pas assez.
Ainsi le terme ne change pas seulement de sens, son domaine d’application s’étend continuellement pour se muer en catégorie idéologique de classement des existences, un classement qui ne vient pas uniquement de l’extérieur, car dans certains cas il se trouve être intériorisé comme avec cette lettre, d’un mutilé de guerre parue dans le Journal des défenseurs de la patrie[1796], dans laquelle l’auteur qualifie lui-même son état de végétatif suite à la perte de son œil droit.
Et dans ce même ordre d’idées, celui de l’association du végétal et de l’improductivité, que le syntagme État végétatif sera mobilisé pour évoquer les enfants, et plus généralement l’enfance :
Eh ! peut-on douter que toutes les chances évolutives de l’accroissement, et du développement physique et moral de nos facultés dans l’enfance livrée à l’allaitement maternel ou à domicile, ou à l’allaitement mercenaire ou hors domicile, ne soient parfaitement identiques avec celles de l’état végétatif de la plante soumise aux soins et à la culture d’un bon ou d’un mauvais agriculteur ?
Dr Harmand de Montgarny, Félébriologie, ou Dissertation physique, morale, politique, médicale sur l’allaitement des enfans nouveau-nés, 1806.
Cette occurrence est décisive, non pas tant parce qu’elle tisse un parallèle entre le végétal et l’enfant, mais avant toute chose par une double idéologie, celle d’une manière d’autant plus anthropocentrée d’appréhender la plante et le végétal, en général. En effet, la plante ne saurait pousser de manière adéquate sans le concours de l’être humain — en l’occurrence l’agriculteur. Et cette conception est intrinsèquement liée à la question de l’amélioration des terres qui ne renvoie pas à autre chose à en augmenter le rendement, et donc la productivité. Et c’est cette même logique productiviste qui devrait être appliquée à l’enfant, redoublant ainsi la naturalisation de la plante et l’appliquant à l’éducation et au soin de l’enfant.
Là se trouve le point culminant du parcours éminemment dialectique du terme végéter, ce qui autrefois désignait la puissance élémentaire de la vie (Aristote) se mue progressivement en forme minimale de vie, puis en vie supposément insuffisante — car considérée comme improductive. Il devient dès lors nécessaire de la développer en vue d’en accroître les propriétés. Si, auparavant, on expliquait l’être humain à partir du vivant, c’est le vivant qui est progressivement pensé, non à partir du vivant, mais pensable à partir de catégories relevant du travail humain — de la terre.
À cette logique productiviste se superpose une idéologie, toute autre, celle d’une conception tout aussi mythologique de la nature :
Ainsi le sommeil, l’insouciance, la résignation confiante, imprévoyante ignorance, sont autant de moyens pour retourner, en quelque sorte, à l’enfance, à cet état végétatif, dans lequel les puissances de la vie se recueillent, se ramassent comme ne un faisceau plus vigoureux, et résistent, d’un commun effort, à la tempête des maladies. C’est ainsi qu’on voit les animaux malades se coucher en rapprochant leurs membres, comme à l’état naturel d’un fœtus dans le sein maternel ; ils cherchent le repos, dans un asile solitaire, pour y couver leurs maux, pour laisser là la force médicatrice de l’instinct toutes les facultés d’exécuter pleinement ses actes conservateurs.
J.-J Virey, « Essai sur l’art d’être malade, pour servir de conseil aux personnes en bonne santé », Journal complémentaire du dictionnaire des sciences médicales, 1822.
L’usage d’État végétatif exprime ici une idée rigoureusement contraire à celle de l’occurrence précédente. La vie végétative posséderait une puissance propre, spontanée avec laquelle il ne faut pas interférer afin de la laisser agir. En effet, dans cette occurrence, l’État végétatif ne renvoie pas seulement à la croissance ou au repos, mais l’auteur lui affecte une force médicatrice ou, pour le dire autrement,un pouvoir de guérison autonome. En nous méfiant de tout travers téléologique, il serait possible de voir dans ce type de discours les prémisses d’un imaginaire, bien établi aujourd’hui, autour de la nature réparatrice,de la sagesse du corps et de l’instinct naturel qui serait plus efficient que la science en général et la médecine en particulier.
Ce mouvement ne relève pas pour autant d’une réhabilitation du végétal, c’est une même prémisse qui commande les deux précédentes occurrences ; la vie végétative est pensée comme essence. Le végétal devient dès lors une ressource métaphorique destinée à penser l’être humain, d’un côté le végétal explique le manque, de l’autre, la guérison. Les deux conceptions ne sont par ailleurs pas exclusives.
Le végétal — essentialisé — n’est alors plus qu’un réservoir idéologique dans lequel puiser des modèles de penser.
1 Comédie ayant bénéficié d’un grand retentissement à son époque, citée à deux reprises dans Les liaisons dangereuses par la marquise de Merteuil.
L’expérience peut être faite au quotidien, dans n’importe quel supermarché : concombres, tomates et autres poivrons sont rangés du côté des légumes alors qu’en réalité il s’agit — botaniquement parlant — de fruits.
Le fruit, dans et par l’organisation sociale marchande, c’est le dessert, la friandise — ce n’est pas un hasard si les marchands de bonbons donnent à leurs produits la forme de fruits. Le fruit, c’est le sucre immédiat, au goût. La catégorisation culinaire-marchande exclut toute chose qui ne se consomme pas ainsi de la carte des fruits.
Il en va de même pour la viande, et plus spécifiquement le muscle, animal, si ce dernier est ainsi sanctifié, c’est parce qu’il est représenté comme un réservoir de force, à absorber. Et dans cette perspective, il n’y a pas d’un côté le muscle animal que l’on mange et de l’autre le muscle humain que l’on exhibe ; tous deux sont consommés. L’un par la bouche, l’autre par l’imaginaire.
Le sportif comme le bovin sont élevés, dressés, développés pour être consommés — l’un par le regard, l’autre par la bouche, tous deux par l’organisation sociale marchande. Dans cette perspective, le steak, ce n’est que l’autre face du sport-spectacle et plus généralement de la représentation spectaculaire du muscle mise en œuvre par l’industrie culturelle ; dans les deux cas on exhibe du muscle, dans les deux cas on consomme du muscle, on en célèbre la puissance, parce qu’on s’apprête à l’absorber. De là découle, en partie, tout l’imaginaire autour de l’effort et de la souffrance comme en atteste l’expression on n’a rien sans rien qui donne cohérence et légitimité à l’ensemble des discours autour des sacrifices soi-disant nécessaires.
Ainsi, contrairement à ce que tend à nous faire croire l’étymologie du terme , ce ne sont pas les sociétés dites primitives qui le pratiquent : ce sont bien les organisations sociales marchandes.
Le capitalisme comme une forme (euphémisée) d’anthropophagie généralisée. Et c’est bien là, au sein de cette organisation sociale marchande, que les distinctions de façade s’écroulent d’elles-mêmes. En effet, muscle animal, humain ou végétal, la recette est à peu de choses près la même ; partout, il s’agit d’augmenter, accélérer, renforcer, rentabiliser — sélection génétique, élevage intensif, dopage, standardisation des cultures ou des corps, optimisation du temps, usage de produits excitants, etc.
La valeur pour les gouverner tous.