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Ce texte constitue une entrée du Dialectic-tionnaire — Dictionnaire dialectique de l’aliénation.
Pour en connaître le principe, voir ici.

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Chambrer | Se faire chambrer, trashtalking [provocation verbale] — Le procédé est connu. Médire, puis en rire — ensemble.L’instigateur·ice (du chambrage, pique), mais surtout la victime. Cette dernière, forcée de les prendre tels quels. Rire forcé. Accepter, de mauvaise grâce le trashtalking.C’est le jeu.Rien de ludique là-dedans.La médisance, injectée à même la conversation ; elle fait partie intégrante de la convention.

Le contexte de ces pratiques verbales importe peu d’ailleurs ; ça se prête à tout type de situations. Au travail bien sûr, mais également au cours de ces assemblées (supposées) informelles — famille, relations, ami·e·s. Elles ne renvoient in fine qu’à l’intériorisation des tensions produites dans le cadre et pour les besoins d’une organisation sociale spécifique, le capitalisme.Elle qui s’est structurée sur la base de l’aporie entre la nécessité d’une exploitation collective, tout en instaurant un principe de concurrence. De tels mécanismes subsument nombre de nos manières d’être, se trouvent reproduits jusque dans les assemblées les plus anodines.Cohabiter, passer du temps ensemble certes,mais en ne rognant surtout pas sur les principes de distinction et de valorisation.

Là gît le principe de ces interactions ; non pas jouer avec les règles, mais au contraire, les respecter à la lettre, jouer scrupuleusement cette partition.Évaluer, hiérarchiser, disqualifier surtout. Et ce sans toucher au cadre qui rend possible le fait de médire ainsi :d’attaquer sans ouvrir concrètement les hostilités. C’est en somme le prolongement de la figure du bon vivant, celui qui « aime à se resjoüir sans faire de tort à personne » — voir l’entrée bon vivant. La pique ou le chambrage, voire le trashtalking permettent justement de produire de la violence codifiée, donc acceptée. Enrobée dans un jeu — qui n’a rien d’un jeu. À partir de là, elle ne relève en aucun cas de quelque tort.

Là est l’extension du principe de la concurrence généralisée mais en même temps régulée. Celui-ci quand il met des agent·e·s en confrontation directe, quand leur survie (matérielle) même en dépend, il ne dépeint certainement pas ça en violence, mais se masque sous les oripeaux du mérite, voire de la justice. Celui ou celle qui a prévalu, l’a au fond mérité. Ces violences larvées, masquées et mesquines qui opèrent à même la langue, glissées à même les relations sociales, obéissent à ces schèmes ; requalifiées en règles et en codes, avec ses vainqueurs et surtout ses vaincus.

Le fait que ces règles existent, qu’elles génèrent ce type d’interactions produit la dénégation de leur violence. Celle-ci est alors induite, donc policée, requalifiée, et par-là même légitimée.

Chambrages, piques et autres trashtalkings fonctionnent dès lors comme des tests.La personne visée saura-t-elle s’en accommoder ? Non pas seulement en faire fi, faire comme si de rien n’était, mais faire avec, acquiescer, en sourire —dire : c’est de bonne guerre. Et surtout, s’approprier ces interactions, en user à son tour.

L’intégration au groupe, à la communauté est alors éprouvée par l’intermédiaire de ces rituels, opérateurs de conformité sociale. Ainsi la personne qui ne sait (ou ne peut) s’épanouir ni même s’accommoder de ces atmosphères doucereusement hostiles devient le problème. Elle ne disposerait pas de ressources mentales, pour reprendre la langue managériale désormais généralisée,pour supporter ce type d’interactions. Le problème ne résiderait pas dans ce type d’interactions et de rapports sociaux, mais chez l’individu. Ce dernier immédiatement renvoyé à la rigidité, à un manque — d’humour, d’autodérision, de confiance—voire à quelque incapacité, celle de s’adapter aux différents contextes, mais surtout aux autres.

Et ce manque d’adaptation ne recoupe, dans la langue la plus commune, rien d’autre que… l’intelligence — voire l’entrée L’intelligence, c’est la faculté de s’adapter. Et pas n’importe laquelle, cette intelligence que l’ingénierie psychologisante qualifie de… sociale ou interpersonnelle. Celle-là même qui mesure la santé mentale des individus à l’aune de leur capacité à « nouer des relations harmonieuses avec [leurs] semblables » — voir l’entrée Préserver sa santé mentale.

Ou comment la boucle contradictoire se referme sur celles et ceux-là même qui ne veulent ou ne peuvent souffrir ni reproduire ces interactions ; d’abord stigmatisé·e·s, qualifié·e·s de problèmes, et dans les cas les plus extrêmes assigné·e·s à quelque pathologie. C’est à peu de choses près toujours le même schéma, transformer ce qui contrevient aux règles en anomalie pour asseoir la naturalisation et l’évidence du fonctionnement du monde social.

Car c’est là également l’enjeu du chambrage, apprendre à supporter l’humiliation, à l’infliger. Le tout en masquant les violences qui provoquent ces humiliations sous les oripeaux de l’humour et du jeu. C’est en somme les rapports de force qui sont ainsi déguisés, pour mieux maintenir la cohésion dans un cadre hostile. Chambrer, se faire chambrer c’est en somme accepter l’insécurité relationnelle permanente, et par-là préparer les individus aux rapports sociaux capitalistes.

Pour autant, dans le cadre de ces chambrages, piques et autres trashtalking tout n’est pas admis, comme nous l’avons précisé plus haut, il existe des règles et des codes ; tout ne peut être mobilisé aux fins de ces interactions. Pour le dire autrement, on ne peut pas tout dire. La parole est encadrée légalement, mais également moralement. En effet, le masque de la violence cesse d’être effectif au moment où l’on touche à certains communément admis comme problématiques.

L’accent ici doit être non pas tant sur le fait que certains énoncés posent problème ou non, plutôt sur cette notion de commun. Cet admissible ou inadmissible commun n’est certainement pas gravé dans le marbre ; le code est variable, soumis à variations, fluctuant. Tant en termes de temporalités, mais également d’espaces. Ce qui est considéré comme simple chambrage ou trashtalk ici, relève de l’insulte la plus crasse là.

À ce titre, le sport-spectacle — le football en particulier — constitue un excellent révélateur dans la mesure où le chambrage et le trashtalking y sont pratiques courantes,tant au niveau des spectateurs/supporteurs que des travailleurs du sport. Le premier sert à moquer ses adversaires, quand le second est essentiellement mobilisé en vue de les déstabiliser.

Le mérite, la performance ne se limite pas à la pratique sportive (ou autre) pour et en elle-même. En effet, savoir user de moyens appropriés pour gêner ou désavantager les adversaires fait partie intégrante du jeu. On vante le mérite et la performance de tel ou de tel travailleur du sport pour avoir su faire dégoupiller son ou ses adversaires.

C’est la dure loi du sport compétitif. Sauf que voilà, ce qui auparavant était avant tout sport, est devenu spectacle ; diffusé à grande échelle, suivi sans indistinction par l’ensemble de la population. Cette spectacularisation ajoute une contradiction, d’abord la nécessité d’intensifier la compétition, de l’autre d’invisibiliser certaines formes de violence pour accroître la circulation marchande globale. Ainsi, ce qui se trouvait être admis ou à minima toléré, devient inacceptable. Rejeté dès lors hors de la catégorie chambrage ou trashtalk, requalifié en insultes racistes, misogynes et cissexistes, etc. La médisance, l’attaque ne pouvant, dans ces cas précis, plus être justifiée par le principe de concurrence.

Pour autant, on peut noter que des insultes impliquant des propos validistes ou spécistes (entre autres) ne sont quant à elles pas requalifiées de la sorte, elles continuent d’être considérées comme relevant du simple chambrage, pique ou autre trashtalking.

La frontière entre les deux n’est pour autant pas si étanche qu’il n’y paraît — quand bien même il existe un cadre légal. Les cris de singes qui retentissent encore aujourd’hui dans les tribunes à l’encontre des travailleurs et travailleuses du sport racisé·e·s ou les insultes racistes proférées sur le terrain cristallisent cette indécision. La justification est toute trouvée, mais c’est le principe même du chambrage et du trashtalk que de déstabiliser l’adversaire, rien à voir avec le racisme la discrimination !

C’est le principe mêmedu chambrage, de la pique et du trashtalk : heurter, blesser, déstabiliser, pour (mieux) gagner etsortir vainqueur des rapports de force imposés structurellement par le capitalisme.

Dans ce contexte, le cissexisme, le racisme et/ou la misogynie ne constituent pas des contenus accidentels, mais des registres de dévalorisation immédiatement disponibles, dans les hiérarchies déjà figées au sein de cette organisation sociale.

Le travailleur ou la travailleuse du sport noir·e déshumanisé·e ; assigner certain·e·s joueurs et joueuses à des attributs féminins suggérant ainsi l’absence de performance et de résistance à la pression ; la passivité dans le cadre des représentations les plus crasse de tout ce qui ne relève pas de l’homme hétérosexuel.

Le sport, et le football en particulier, ne sont bien évidemment qu’illustratifs, ici. De telles logiques traversent l’ensemble de l’organisation sociale. Mises en œuvre, partout, tout le temps. Dans l’atmosphère grouillante d’un open-space ou le bruit et le fracas d’un entrepôt où l’on se bat pour préserver les moyens de sa subsistance ou, au mieux, gratter un peu plus de fric. Quand il y a un choix à faire, entre celui-ci ou celle-là. La question de la compétence n’est pas aussi prépondérante qu’on voudrait le faire (ac)croire. Dans cet arbitraire, il s’agira de faire peser la balance, de son côté. À cet effet, tous les moyens sont bons. Déstabiliser, faire dégoupiller.

Que l’on pense également aux ambiances faussement conviviales lors de quelque rassemblement familial et/ou mondain, là encore, la concurrence entre les existences joue à plein régime. Là également, il s’agit de se distinguer, tirer la couverture à soi. Et quoi de mieux, au sein de ces ambiances soi-disant enjouées, de piquer, chambrer, trashtalker ? Et dans cette perspective, puiser dans le stock socialement disponible des valeurs fixées par les assignations de l’organisation sociale.

Leximatériel « Trashtalk, chambrer  »

Trashtalk(ing) est un anglicisme dont la première occurrence, aux États-Unis, remonte à 1979 selon l’ensemble des dictionnaires. Le terme apparaît spécifiquement dans le contexte du sport compétitif et spectaculaire. Constitué de trash [ordure] et de talk [parler], il ne renvoie pas tant au fait de parler comme une ordure qu’à celui de mobiliser une parole ordurière en vue de déstabiliser l’adversaire — comportement qui pourrait être considéré comme ordurier.

Ce trashtalk peut par ailleurs être mobilisé aussi bien sur le terrain (ou le ring) au moment où les adversaires se trouvent mis en confrontation par la compétition sportive, mais également en marge de cette dernière. Lors des conférences de presse notamment où le travailleur ou la travailleuse du sport est amené·e à s’exprimer.

L’usage du terme, tant aux États-Unis que dans le reste du monde, ne relève plus aujourd’hui exclusivement du sport compétitif — renvoyant par-là même à l’influence toujours plus grandissante du sport au sein de l’ensemble de l’organisation sociale. Ne disposant pas d’un réel équivalent en français, et plus particulièrement dans le domaine des sports, ce dernier a été repris tel quel, témoignant là également d’un mouvement plus général, celui de l’américanisation du sport, et du football en particulier.

L’ensemble lexical : chambrer, chambrage, se faire chambrer est,quant à lui, porteur d’une histoire bien plus longue. Issu d’abord du vocabulaire militaire, il désigne le fait de « loger ensemble sous une même tente, ou (…) baraque ou cazerne ». Chambrer renvoie également à l’opération de faire une chambre dans une selle [Antoine Furetière, Dictionnaire universel, 1690], c’est-à-dire y aménager un espace.

C’est bien (in)directement du sens premier que provient l’acception que nous connaissons aujourd’hui du verbe chambrer, à savoir dans le sens de railler. Comme nous l’avons vu avec Furetière, chambrer désignait donc une opération de regroupement et d’encadrement opérée dans un contexte guerrier, il y a déjà là, l’idée d’une organisation spatiale et disciplinaire.

Au XVIIIe siècle, la dimension violente implicite auparavant apparaît explicitement. Chambrer signifie alors tenir enfermé, au sens propre comme au figuré. « On dit, chambrer quelqu’un, pour dire, le tenir enfermé par une sorte de violence ou de séduction, le tirer en particulier dans une assemblée. » [Dictionnaire de l’Académie française, 1762] Ici, commence à se dessiner le sens que nous connaissons aujourd’hui, cette pratique qu’on appelle aujourd’hui, avec certes plus de légèreté, le fait de prendre à partie quelqu’un·e. Pourtant, ce sens, au XVIIIe puis au XIXe siècles n’a rien d’une plaisanterie, puisqu’il renvoie avant toute chose à l’idée d’isoler une personne et d’avoir une emprise sur elle.

C’est bien cette même idée qui prévaudra dans l’argot parisien du XIXe siècle, mais de manière plus spécifique, renvoyant alors aux jeux d’argent comme on peut le lire ici :

Un vieil habitué s’approche d’un tout jeune homme, en train de se faire « chambrer » comme on dit, par un amateur dont la réputation n’est pas absolument vierge de tout soupçon d’hellénisme.
Kavangh, « Un peu de tout », L’Avenir de la Mayenne, 10 janvier 1879.

Cette occurrence est d’importance dans la mesure où le terme est accompagné de guillemets et de la locution « comme on dit » indiquant que l’usage du terme dans ce sens précis n’est pas encore tout à fait stabilisé. Ici, « chambrer » ne désigne plus simplement le fait d’isoler, de tenir sous emprise, il renvoie également à l’escroquerie dans le cadre des jeux d’argent. L’occurrence suivante va plus loin en ce sens :

Le règne de l’incohérence a commencé le jour où un imbécile s’est assis à une table de jeu dans un cercle où, malgré la certitude d’être grecque, il passe toute la nuit à se faire chambrer par une demi-douzaine de filous. Il ne peut pas gagner puisqu’il joue loyalement, tandis que ses adversaires s’entendent pour le dévaliser. Il sait qu’entamer une partie de cartes dans ces conditions équivaut pour lui à ouvrir la fenêtre et à jeter dans la rue son argent que quelque pauvre mère de famille aurait au moins la chance de ramasser.

Grimsel [Henri Rochefort], Chronique Fantaisiste, Gil Blas, 15 mars 1885, p.1. Feuilleton, publié par la suite en volume sous le titre, Farces amères.

Ici, l’action de chambrer [dans le sens d’escroquer] est opérée en groupe à l’encontre d’une seule personne, isolée. Il y a donc asymétrie entre le chambré et le(s) chambreur(s) quand le premier joue loyalement selon les règles explicites (du jeu d’argent), cela ne veut pas dire que les autres trichent. Ils n’en ont pas même besoin, puisqu’ils sont en groupe, qu’ils peuvent s’entendre et s’organiser pour gagner — ainsi ce ne sont littéralement pas les mêmes règles du jeu qui s’appliquent à l’un et aux autres.

De plus, l’emprise ici sur l’individu s’opère dans un cadre prétendument ludique — le jeu d’argent. La dimension ludique de l’influence était jusqu’ici absente des acceptions précédentes, et c’est bien l’introduction de ce caractère soi-disant ludique qui rapproche cette acception du sens actuel. En effet, aujourd’hui, le chambrage ne se départit pas de cette (fausse) bonhomie. Ce mécanisme encore à l’œuvre, et même d’autant plus accru, celui de la transformation progressive des rapports de force en interactions ludiques codifiées.

Un autre élément d’importance vient s’ajouter aux deux exemples cités plus haut, c’est la référence à la Grèce [« soupçons d’hellénisme » et « certitude d’être grecque »]. Dans l’argot (parisien) du XIXe siècle, le Grec renvoyait, de manière discriminatoire, à la figure du « filou, [de l’]homme qui triche au jeu », comme le définit Alfred Delvau dans son Dictionnaire de la langue verte[1866, p.192]. Il est par ailleurs nécessaire de noter que le termechambrer n’apparaît que dans la troisième édition du dictionnaire, datant de 1883, où il se trouve défini de la manière suivante : « Perdre, voler. Argot des grecs. »

À ce stade, précisons toutefois que cette nouvelle acception n’efface pas les précédentes, toutes coexistent, comme en atteste, en cette fin de XIXe siècle les définitions que donne le dictionnaire de Littré du terme chambrer. Les usages écrits que nous avons pu trouver, sur Gallica, en témoignent, par ailleurs.

Avec la fin du XIXe et le début du XXe siècle, chambrer dans le sens d’escroquer ne se résumera plus simplement aux jeux (d’argent), mais prendra le sens plus général de formules telles quese faire avoir, ouêtre abusé ; comme on peut le voir par exemple ici, « il a été assez jeune [naïf] une fois qu’il avait ri avec une petite dame pour se faire chambrer par elle » [Ernest Blum, « Jaserie parisienne », Le rappel, 13 août 1893], ou encore là « il a réussi à se faire chambrer par les chenapans les plus tarés, qui vivent tantôt aux dépends de sa bourse » [Anonyme, « La France au Maroc », Le Maroc français, 21 juillet 1904]. Ici encore ce sont des rapports de forces qui s’expriment, ne renvoyant pas spécifiquement aux jeux d’argent, ils prennent dès lors un sens plus général. Chambrer devient alors le nom générique de la ruse et de l’escroquerie, comme si l’existence elle-même relevait d’un jeu (d’argent) dont les règles seraient faussées d’avance.

Et cette idée des règles faussées, se retrouve par ailleurs dans une singulière occurrence du termechambrage — la première que nous ayons trouvé en ce sens du substantif « chambrage » qui jusqu’ici était réservés aux termes techniques. Il s’agit d’une chronique au ton ironique moquant le catch professionnel, l’auteur proclame dès le début : « plus de chiqué, de bidon, de chambrage, d’entrouloupépettes… De nombreux et valeureux champions vont se mesurer et combats loyaux et chevaleresques… Rin [sic] que des vrais de vrais… [Menguy, « Avec qui voulez-vous lutter », Le sport ouvrier, janvier 1923]. Le chambrage ici est spectacle, avant d’être escroquerie, ou plutôt l’escroquerie tient au fait que les spectateur·ice·s croient qu’il n’a rien d’un spectacle :

Le concours de grimaces entre les deux champions terminé, Degland Henri et Ben Monviè se sont empoignés. Séries de culbutes, de poussées, de vols planés et de prises de gigots en souplesse, accompagnés de rugissements puissants qui font se pâmer la foule…

Le chroniqueur développe tout au long de la chronique cette dimension spectaculaire qui implique tant les travailleurs du sport, les organisateurs, journalistes, commentateurs, mais également, et surtout, le public qui paye pour ce spectacle. La violence simulée se trouvant par ailleurs être au cœur de ce dernier. Et le chambrage, dans ce cadre, l’escroquerie [exprimée par le mot valise : entourloupe + pépettes ] n’est effective que dans l’asymétrie entre le système (huilé, rôdé) de ce spectacle, et les spectateurs qui (selon le chroniqueur) le prendraient pour un véritable affrontement entre deux adversaires.

En somme, on pourrait dire que l’ensemble de l’industrie du catch se moque de son public en lui faisant ainsi croire qu’il s’agit d’une véritable compétition et que là, serait le véritable chambrage. Pour autant, dans le cadre de cette chronique, le terme chambrage n’a ce sens que de manière implicite.

La première véritable occurrence de chambrer dans le sens de railler ou se moquer lui est contemporaine, est attestée dans le dictionnaire historique des argots français de Gaston Esnault en 1926 —sans fournir d’exemple [selon le CNRTL]. Quant à la première citation, elle apparaît dans le cadre d’un hebdomadaire spécialisé dans le cyclisme : « [notre speaker] commença par se faire ‘‘chambrer’’, il n’avait pas l’accent ! » [Tillet, La pédale, 9 novembre 1927]

Vis-à-vis des usages précédents du terme, l’escroquerie (au sens d’extorsion) disparaît ici. Persistent pour autant l’asymétrie, la mise sous pression et la logique d’emprise. Ce qui change ici ce n’est pas tant la structure de l’opération, mais bien la manière dont elle est appréhendée : elle est normalisée — pour ne pas dire naturalisée. Le fait de chambrer, de se faire chambrer devient une interaction sociale comme une autre, acceptée et légitimée en tant que telle — en témoigne le fait qu’elle devienne un équivalent d’interactions banales telles que railler ou se moquer.

Soulignons également qu’il est nécessaire de prendre en compte le fait que l’acception de chambrer qui nous intéresse ici relève essentiellement de l’argot, donc de l’oralité, par conséquent la tâche s’avère particulièrement délicate de retracer rigoureusement ces évolutions, surtout que jusqu’ici, nous n’avons pas tenu compte des différents usages techniques des termes chambrer/chambrage. Et ils sont nombreux, l’ensemble de ces usages recoupe l’idée d’un aménagement d’un accessoire, de la préparation de matériaux, et de leur adaptation fonctionnel — pour ne citer que ces deux exemples : le chambrage désignera par exemple dans la marine « l’assemblage de pièces de charpentes » [Dictionnaire des termes de marine, 1880] ou dans les mines l’« action de préparer la chambre des mines dans les forages » [Dictionnaire des dictionnaire, 1895]. Chambrage renvoie également aux opérations de conditionnements, le dictionnaire de Littré en atteste : « À Neuchâtel (Suisse), chambrer le vin, le garder dans la chambre, pendant quelques heures, pour le mettre à une bonne température, avant de le servir à table. » Et cette acception de chambrage, dans le sens de conditionnement, s’étendra par la suite à l’ensemble de l’industrie, notamment celle du lait — mais l’opération, celle de mettre du lait dans une « chambre » existait bien avant, comme en atteste cette archive.

L’ensemble des usages et techniques et commun des termes chambrer et chambrage semblent, à première vue, hétérogènes si variés et différents qu’il ne saurait y avoir de lien entre ces divers usages. Pourtant, à peu près tous convergent vers une même idée, une même structure : des opérations préparatoires exercées sur des personnes, corps, des espaces ou des matières en vue de les rendre compatibles avec une fonction donnée… Là se trouve condensée l’idée de l’action de chambrer et du chambrage dans la plupart des acceptions retracées jusqu’ici. Des militaires logeant ensemble pour les besoins de la guerre, à l’influence, l’emprise, l’escroquerie, jusqu’au fait de railler, dans le cadre de quelque compétition qu’elle relève du sport ou du jeu social.

Le fait de chambrer, se faire dans sa forme actuelle porte en lui l’ensemble des sens qui lui ont été affectés au fil des siècles, il y a l’enfermement et l’isolement, la victime du chambrage est à la fois isolée du collectif, mais surtout renvoyée à une assignation ou à quelque trait saillant et différenciant. C’est par ce dernier point que s’exprime l’asymétrie constitutive du chambrage, ce point différenciant exploité par le(s) chambreur(s) crée un écart entre la victime et les autres. C’est également cet écart qui normalise la violence, l’intègre au jeu. Le jeu, quant à lui, masque le rapport de force, l’euphémise et le rend donc acceptable, donc supposément anodin.

Ainsi le problème ne résiderait pas tant dans le fait que des insultes soient mobilisées dans le cadre de ces interactions, plutôt dans le fait qu’elles soient mobilisables.Renvoyant donc directement à la réalité sociale au sein de laquelle les individus appartenant à ces catégories historiquement et socialement construites sont de facto considérées comme inférieures.

Les hiérarchies structurées socialement fournissent donc les matériaux mobilisés par ces interactions, ces dernières les reproduisent au quotidien, comme évidences relationnelles. Puis, c’est cette même organisation sociale qui va, par la suite, édicter ce qui est dicible ou peut être exprimé ou non, en faisant fi de sa structuration propre.

Comment ça, on ne peut plus rien dire ?

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