Révolution tunisienne et contre-orientalisme :

Paru il y a quelques mois dans la collection La Grenade de Jean-Claude Lattès, le premier roman d’une jeune écrivaine Tunisienne Hella Féki, Les noces de jasmin est un roman qui mêle histoires personnelles et Histoire, celle de la révolution tunisienne advenue en 2011. Une gageure pour un premier livre, voyons de quoi il retourne.

À la découverte de ces Noces de jasmin de Hella Féki, une question pourrait nous venir à l’esprit, pourquoi publier ce roman maintenant,pourquoi près de dix années plus tard, revenir sur la révolution tunisienne ? Ce mouvement populaire qui a fait tomber un dictateur en place de 1987 à 2011 près de vingt-cinq années de pouvoir.

Je crois qu’il n’y a pas de temps pour ces évocations. Des évènements comme celui-ci, il faudrait y revenir plus souvent d’ailleurs, s’en imprégner encore et toujours. On dépeint trop souvent le peuple écrasé, le peuple maltraité. Ainsi, quand se présentent des occasions comme ça, d’enfin tisser des lignes – imaginaires ou non – autour d’une révolution – advenue ou non, probante ou non – il ne faut pas s’en priver. Par ailleurs, on peut noter qu’il n’y a eu que trop de romans traitant de ce soulèvement populaire, les textes doivent, des textes doivent exister sûrement mais pour qu’ils fassent leur chemin vers la publication, c’est toute une autre histoire ; encore une fois se pose la question de la représentation des écrivain·es issu·es des pays Africains.

Les Noces de Jasmin, Hella Féki, J-C Lattès, coll. La Grenade, août/2020, 220 pages.

Composé de trois chapitres, intitulés mouvements reprenant ainsi la dénomination de la musique classique. Les trois mouvements recoupent les 9 jours précédant la chute du régime de Zine el-Abidine Ben Ali et la fuite de ce dernier ; soit du 6 au 15 janvier 2011. Composition ternaire, trois par trois, trois jours pour chacun des trois mouvements. Le tout raconté (à la première personne) par plusieurs personnages, en effet de la même manière que Sœur(s) de Philippe Aigrain (dont je vous parlais ici), nous avons affaire à un roman polyphonique, c’est à dire que la narration s’opère par l’entremise de plusieurs personnages qui chacun·e nous raconte de son point de vue ce moment révolutionnaire.

À ras l’histoire :

Un des paradoxes de ce roman se trouve dans l’angle adopté par l’écrivaine. Malgré la dizaine d’années qui nous sépare de la révolution tunisienne, celle-ci est racontée à ras l’Histoire, dans et par le moment où cela s’est produit, saisir le moment où ça se passe. Manière qui peut rappeler (dans une certaine mesure) celle de Mustapha Benfodil évoquant la décennie sanglante algérienne. Il ne s’agit pas ici pour Hella Féki de revenir à cette Histoire de la révolution tunisienne avec les apports, les découvertes que l’on a pu faire a posteriori. Mais rester dans le moment. Un angle et un point de vue qui peut se comprendre et se tenir pourtant il eût été intéressant de s’attarder sur les moyens qui ont été mis à la disposition du régime de Ben Ali par la France. En effet, il sera tout au long du roman beaucoup question de la traque des opposant·es, des journalistes et des manifestant·es de la manière dont le web a pu permettre d’organiser un mouvement de protestation. Sans oublier la dimension internationaliste, avec l’évocation des aides venues de l’extérieur, par l’entremise de hackers établi·es à l’étranger qui ont permis et donné les moyens aux tunisien·nes d’être (plus ou moins) anonymes sur les réseaux. En revanche pas un mot sur l’implication de la France dans cette traque numérique par la vente notamment de systèmes de surveillances (pour celles et ceux qui ne connaîtraient pas les détails de l’affaire Qosmos, Amesys Bull ; c’est par ici).

« Quand on tape « YouPorn » sur Internet, c’est comme en politique, on voit apparaître à l’écran : 404notfound. Politique, sexe, opinions religieuses : 404notfound. Il est interdit de penser, interdit de tutoyer l’érotisme, interdit de porter la barbe. Société névrosée, censurée, étouffée, qui finira par exploser. »

Le pari ou le parti pris étant de se concentrer sur ce que nous pourrions appeler le vécu des personnages, manière qui fait de nous (lectrices et lecteurs) des spectateurs de ce moment révolutionnaire. Position renforcée par les personnages eux-mêmes. Loin d’être celles et ceux qui mènent la révolte, chacun·e participe à sa manière à ce soulèvement. Et c’est là, l’une des forces à mon sens de ce roman qui évite l’écueil de « l’individualisation » des luttes. Le soulèvement populaire n’est pas rapporté par des individus qui le vivraient de l’intérieur, mais tout cela arrive et chamboule l’existence même de chacun des personnages qui, dans et par la narration, va nous donner donc son point de vue.

Qui sont ces personnages ? Bien évidemment, et c’est peut-être l’un des torts du roman, les personnages du roman sont presque tous issus de la bourgeoisie intellectuelle – qu’elles soit arabophone ou d’expression française. Mais très vite nous nous rendons compte que cette classe n’a rien à voir avec les soulèvements populaires, qu’elle est plus spectatrice qu’autre chose, que c’est bien au travers des classes les plus démunies qu’advient la chute du régime. Avec pour symbole محمد بوعزيزي Mohamed Bouazizi, vendeur ambulant dans la ville de سيدي بوزيد Sidi Bouzid, le 17 décembre 2011, il fut victime d’une agression policière, humilié il va s’immoler le même jour ce qui va donner lieu à la révolte de Sidi Bouzid » (ثورة سيدي بوزيد). Contre la précarité, le chômage et la corruption endémique touchant l’ensemble du régime et du pouvoir tunisien. Ainsi la révolution tunisienne a été avant tout l’œuvre des classes les plus démunies.

Des voix et des personnages :

Bien évidemment une telle révolte et ce soulèvement populaire d’ampleur ne s’est pas fait sans heurts. Assassinats, emprisonnements et tortures, la liste est longue. Et tout au long de ce roman, nous verrons la manière dont ce pouvoir policier s’est mis en branle pour défendre le régime et ses privilèges. Ainsi retrouvons-nous Mehdi, jeune journaliste arabophone, emprisonné, détenu d’opinion comme on les nomme, elles et ils sont nombreuses, partout, encore aujourd’hui en Tunisie, comme au Maroc, comme en Algérie. Il croupit dans une geôle sordide, n’ayant pour seul tort que d’avoir informé. On le suit au jour le jour entre tortures physiques et psychologiques. Ayant pour seule compagnie – plus ou moins bienveillante – ce gardien qui hésite à poursuivre sa fonction, pas par bonne volonté ou quelque bon sentiment, non, parce que dehors ça gronde ! et qu’il ne voudrait pas se trouver du mauvais côté une fois que ça aura basculé. Parce que dehors ça gronde, là-dehors, que celles et ceux qui (trop) longtemps ont été opprimé·es s’avancent vers les lieux où il est détenu, qu’elles et eux se postent devant le ministère de l’intérieur. Logique, inébranlable du rapport de force, d’aller et de s’allier avec les gagnant·es.

Par l’entremise de ce gardien, Mehdi se procure cigarettes, papiers et stylo. En dehors des interrogatoires et des tortures, il passe son temps à écrire et à fumer, écrire des poèmes et des récits pornographiques qu’il donne à son geôlier en échange de feuilles de paquets de cigarettes. Les écrits plus personnels, plus politiques il les glisse dans le trou qu’il a creusé dans le mur de sa cellule. Ça donne lieu alors à certains passages des plus singuliers de ce roman, la prison et ses murs se mettent à parler, nous décrire les journées de Mehdi. Étrange personnification qui consiste à faire du bâtiment, malgré la manière dont il a été conçu et agencé – de façon panoptique –, s’inscrivent en faux par rapport à sa manière d’être même de prison.

Dehors, il y a Esma, elle est issue d’une famille franco-tunisienne, elle connaît Mehdi, elle le cherche, ça l’amène à la ville natale de ce dernier صفاقس Sfax. Dans et par les yeux, le corps, d’Esma ce n’est pas simplement la violence (déjà terrible) du pouvoir qui se manifeste par l’entremise de sa police, à cela s’ajoute le patriarcat, voire le viriarcat. La réification, dans et par le regard des oppresseurs, qui ne voient en cette jeune femme que son genre et (surtout) son sexe.

Et c’est justement l’une des forces de ce roman que d’amener ainsi une multitude de point de vue (celui du genre, mais de la classe sociale comme nous l’avons précisé plus haut) et qui font Histoire, celle d’une révolution.

« Ils [les policiers] m’ordonnent une seconde fois de m’asseoir sur la chaise placée en face d’eux. Je m’exécute. Ils me traitent de kahba, de pute. Ils me crachent dessus. Je reçois une gifle. Ils m’assaillent de questions : qui je suis, et qui est Mehdi. J’ai peur, je tremble, je protège mon visage de mes avant-bras. Des frissons d’angoisse parcourent mon corps. Je serre les dents. Ils me font écouter les messages de Mehdi, sur le répondeur de mon téléphone. (…)

« Tu entretiens quelle relation avec lui ? » Je ne réponds pas. Je reçois une gifle. Je suffoque. Le commissaire corpulent prend une chaise et s’assoit en face de moi. Il m’écarte les cuisses. « Tu sais ce qu’on leur fait, aux filles comme toi ? » J’ai l’impression d’être dissociée de mon corps. Je le regarde droit dans les yeux, ma voix est saccadée. Je le supplie de me laisser rentrer chez moi. Le deuxième se faufile derrière la chaise sur laquelle je suis assise. Il pose ses mains sur mes seins pendant que l’autre en face me rudoie de questions, me brutalise, son bras entre mes jambes. Je hurle. Je supplie. Je ne sais rien de Mehdi. Je ne le connais que depuis quelques semaines. »

Ce positionnement « à ras l’histoire » n’interdit pas pour autant des retours sur l’Histoire, toujours au travers de ces personnages. Qu’il s’agisse de la colonisation française sous forme de protectorat – la domination subie par la Tunisie fut différente de celle de l’Algérie par exemple – ou encore le retour lucide sur حبيب بورقيبة Habib Bourguiba [premier président de la Tunisie après l’indépendance à partir de 1957 il sera renversé en 1987 par Ben Ali] loin d’en faire, selon une certaine mythologie nationaliste, une figure positive. Positionnement que l’on retrouve également chez nombre de soi-disant « pourfendeurs de l’islamisme » relayant les images d’un Bourguiba retirant le voile à des femmes. حبيب بورقيبة Habib Bourguiba est, dans et par le roman, remis également à sa place. Celle d’un homme ayant certes activement participé à la libération du pays, mais également d’un dirigeant clientéliste, ayant commencé ce cycle de répression que l’on va évoquer plus bas.

« Ben Ali a succédé à Bourguiba et aux siens, qui avaient eu leur part du lion, descendants des tribus hilaliennes venues de la Haute-Égypte, aiguisés par un sens profond de la fierté et de l’orgueil. Le régime de Bourguiba avait fini par tourner le dos au peuple, jugeant qu’il n’était pas assez mûr pour la démocratie, le persécutant lorsqu’il le contredisait. Il aurait voulu tout concilier, les individus et les peuples, de manière utopique. »

Contre-orientalisme :

On l’aura compris, ici pas d’Orientalisme (pour celles et ceux qui se demanderaient ce qu’est l’Orientalisme, je vous en parlais par ici). Nous n’avons pas affaire à une essentialisation des tunisien·nes. Elles et ils ne sont pas dépeint·es, contrairement à nombre d’écrits, comme « sauvages » ou arriéré·es. Contrairement à nombre d’écrivain·es (nord-africain·es ou non) pas de stéréotypes quant à la religion et l’islam. Le peuple n’est pas, comme on le décrit trop souvent, simplement guidé par sa foi, essentialisation du peuple dans et par une croyance.

Pour s’en convaincre on peut s’attarder sur le rôle que fut celui du peuple dans ce soulèvement et cette révolte contre le pouvoir autocratique de Ben Ali. Loin de revendiquer la charia ce furent des droits fondamentaux qu’entendait obtenir ce peuple. Loin de trahir ce que fut cette révolution, Hella Féki restitue cela dans et par son écriture. Il suffit de regarder du côté des occurrences, le mot « islam » est absent, et il n’y a que deux occurrences au terme « religion ». Cela peut sembler, de prime abord, superflu, pourtant traiter d’un pays Nord-Africain sans que l’Islam soit le noyau de l’histoire est trop rare pour ne pas être souligné. Cela permet justement de nous écarter de l’orientalisme que nous évoquions plus haut.

Pour autant, et c’est là encore la finesse et la force de ce roman, la question de l’islamisme n’est pas pour autant éludée ou évitée. D’abord en évoquant la manière dont le pouvoir de Ben Ali comme nombre de ces pouvoirs autoritaires en Afrique-du-Nord ont organisé une traque contre ceux qui ont fait ostentation de leur croyance, et tout cela est perceptible avec le personnage du gardien de prison.

« Toutes ces années, il fallait avoir l’air modéré, donc pas de barbe, attribut porté par les islamistes, signe de suspicion pour les forces de l’ordre. Un homme peut se volatiliser à cause d’une barbe, dans une tombe creusée dans les dunes du Sahara. »

En Algérie, comme en Tunisie, depuis des décennies l’opposition à la montée des mouvances islamistes ne fut ni politique, ni sociale, elle fut d’abord et avant tout sécuritaire – comme aujourd’hui en France. Je vous en parlais pour l’Algérie au travers du polar de Amid Lartane. Loin d’être efficace, cette répression menée contre les mouvements islamistes ont fait passer, aux yeux d’une partie de la population, ces derniers pour la solution. En effet, face à la corruption endémique, aux injustices que nous évoquions plus haut, nombre de tunisien·nes (mais également d’Algérien·nes et de Marocain·nes) voient les partisans d’un Islam radical comme la solution face à ces injustices et cette corruption systémique. De plus l’accointance de ces régimes autoritaires avec la France – à titre d’exemples parmi tant d’autres on pourrait évoquer les liens entre Michèle Alliot-Marie et Ben Ali, entre Emmanuel Macron et les patrons algériens...etc. – et la manière dont ces régimes usent de la montée de l’islamisme comme argument pour se maintenir au pouvoir et étouffer toute opposition ; un exemple parmi tant d’autres : en 2011, l’autocrate Ben Ali son pouvoir (et ses soutiens français) avaient fait passer les premiers soubresauts de ce soulèvement tunisien pour un mouvement islamiste. Entretenant ainsi la représentation fantasmatique d’un peuple qui ne serait mû que par des revendication religieuses et nourrissant par-là même la fumeuse « théorie » du « choc des civilisations » si chère à toute l’éditocratie française.

Notons enfin la présence, en fin d’ouvrage, de « Repères historiques de la révolution » tunisiennes qui retracent que quelques dates les faits marquants de cette révolution donnant à voir, de manière plus large, la temporalité de cette révolution.

Posté le 5 novembre 2020 par Ahmed Slama
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