Food & bookporn, quintessence capitaliste :

À la suite de la prolifération de ce suffixe porn accolé à tout, partout, retour sur un suffixe problématique.

Mise à jour du 06/06/2020 : voir le texte consacré à l’activité domestique : ici

Le devenir suffixe de porn [1] [porno] est à plusieurs égards fascinant, prenez un terme, de préférence anglais, accommodez-le d’un porn ; et voilà, vous avez bricolé un pseudo-concept au sujet de... [cochez la mention utile] la spectacularisation de la société, l’influence (néfaste) des réseaux sociaux, le règne de l’image, la lobotomie des foules et j’en passe.

Foodporn (porno alimentaire), Riotporn (porno de l’émeute), le Ruinporn (porno des ruines)…etc. On peut donc décliner à l’envi, il s’agira toujours d’images diffusées et consommées en masse. Toute chose pouvant faire l’objet, au travers de sa mise en scène répétitive, d’un qualificatif porn ; il était inévitable que cela ne soit pas accolé au livre ; ainsi parle-t-on désormais, de #bookporn, en particulier sur Instagram, ce bookporn qui a fait l’objet d’une chronique des plus méprisantes [2] ; mais surtout d’un article plus conséquent de Marine Séguier. [3]

Jouissance impossible :

Rien de nouveau pour autant dans ce rôle de l’image, en son temps, Roland Barthes dans un texte des Mythologies [Seuil, 1957] : « La cuisine ornementale » traitait déjà de ce que l’on pourrait nommer anachroniquement le foodporn :

« Il s’agit ouvertement d’une cuisine de rêve, comme en font foi d’ailleurs les photographies d’Elle, qui ne saisissent le plat qu’en survol, comme un objet à la fois proche et inaccessible, dont la consommation peut très bien être épuisée par le seul regard. »

Ce bref extrait peut résumer ce que recoupe l’usage de ce suffixe porn ; qu’il s’agisse d’émeutes ou de manifestations, de bâtiments et de décors délabrés, de nourriture ou de plats, ou encore de la pratique de l’unboxing [défaire une boîte] – le fait de se filmer en train de déballer un objet – on retrouve encore et toujours ce paradoxe – voire aporie – à la fois proche et inaccessible, la consommation peut très bien être épuisée par le seul regard. De ce point de vue on peut comprendre le rapprochement avec la pornographie. Le fait de regarder ces photographies ou pornographies peut être considéré comme relevant du même geste ; voir la représentation de la chose sans pouvoir y accéder – l’acte sexuel étant à la pornographie ce que manger est au foodporn. La chose est là, sous les yeux, mais impossible d’en jouir.

foodporn ou le dévoiement d’un concept féministe :

Je me concentre ici sur le terme foodporn car il s’agit de l’une des premières occurrences du suffixe
 [4], l’écrivaine féministe Rosalind Coward inaugure le terme dans une acception bien lointaine de celle que nous connaissons aujourd’hui. Elle dans Female desire [Paladin, 1984] :

« Préparer des plats et les présenter de belle manière est un acte de servitude. C’est une manière d’exprimer de l’affection à travers un cadeau (…) Le fait que nous [femmes] devrions aspirer à produire des aliments parfaitement conçus et présentés de belle manière est le symbole d’une participation volontaire et teintée de plaisir à l’entretien des autres. La pornographie alimentaire exprime exactement ces significations relatives à la préparation des repas. Les types d’images utilisées répriment toujours le processus de production d’un repas. Ils sont toujours magnifiquement éclairés, souvent retouchés. » [5]

Le parallèle que trace ici Rosalind Coward est assez cohérent. Le foodporn tel qu’elle l’évoque représente le renforcement de la domination que subissent les femmes. La valeur du travail domestique n’étant pas reconnu dans le monde patriarcal et capitaliste. Ce travail domestique qui permet la reproduction de la force de travail ; s’il n’y a pas de femmes astreintes au travail domestique (ménage, cuisine...etc.) impossible pour l’exploité·e de revenir le lendemain se faire exploiter. Et ce que nous explique Rosalind Coward c’est que le foodporn à travers ces photographies qu’évoquait Roland Barthes, notamment, il s’agira non seulement de préparer lesdits plats, mais de les présenter de manière à ce qu’ils soient agréables à l’œil, que l’exploitation qui les sous-tend ne soit pas visible. Accentuant d’autant plus la violence patriarcale.

On pourrait même s’amuser à recouper l’analyse de Rosalind Coward avec la fascination de Barthes, toujours dans La cuisine ornementale, pour la domination du « nappé » qui « glace les surfaces », les « arrondit », « enfouit l’aliment sous le sédiment lisse des sauces, des crèmes, des fondants et des gelées. » Barthes écrit que cela « tient évidemment à la finalité même du nappé, qui est d’ordre visuel ». Ce nappé qui cache, dissimule la violence patriarcale de l’exploitation domestique ; pour Elle, aujourd’hui comme au temps de Barthes, pour l’ensemble des photographies relevant du foodporn c’est bien de cela qu’il s’agit, dissimuler ce qu’induisent nos plats – au restaurant où dans l’espace domestique – ; l’exploitation qui sous-tend nombre de plats que nous avalons, neutraliser cette exploitation dans et par ce nappé, la composition visuelle des plats.

Le terme foodporn a été désormais neutralisé, toute la charge critique qui le portait dévoyée. Loin d’être une manière de dénoncer ou de lutter contre la violence patriarcale, on se revendique du pornfood. Incorporé, en quelque sorte, aux manières de celles et ceux qui usent des réseaux dits sociaux. Ainsi, quand on use du suffixe porn, le regard s’est déplacé, cela ne renvoie plus à celle qui produit la chose, mais aux consommateurs. L’influence publicitaire est passée par-là, sans oublier les émissions de télé-réalité où un « grand-chef » apprend au « quidam » à cuisiner sont passées par-là. De plus, depuis l’époque où Barthes et Coward (nous) écrivent, l’accès à la photographie est devenu massif. Désormais tout le monde dispose des moyens techniques pour réaliser ce type de clichés (on peut jouer sur la polysémie du terme) et les diffuser à grande échelle. Il n’est pas étonnant dès lors de voir ce même code (celui du foodporn) être décliné sur d’autres thèmes.

Du #bookporn :

Le livre étant une marchandise comme une autre, ainsi n’est-il pas étonnant que le mot-dièse bookporn ait émergé depuis quelques années pour désigner l’ensemble des clichés exhibant couvertures et pages de livres. Avec toujours cette idée de la consommation rapide, intensive, voire frénétique et comme nous l’avons évoqué plus haut le paradoxe (aporie ?) du proche et du distant, de ce qui n’est consommable que dans et par la vue. Nos bibliothèques, les livres que nous possédons ou que nous lisons sont, en partie ou une partie de, ce que nous sommes. J’insiste sur la distinction entre livre « possédé » et livre « lu ». Et nous pourrions même aller plus loin, il n’existe pas de frontière hermétique entre livres-lus et livres non-lus ; il y a ceux que l’on abandonnés à mi-parcours, ceux que nous connaissons bien, dont nous pouvons parler sans pour autant les avoir lus, on pourrait même parler aujourd’hui des livres « écoutés », des livres dont on a lu une critique détaillée, voire des livres dont on a écouté les passages les plus marquants, qu’on a découvert au travers d’une vidéo...etc.

De plus, nous ne lisons pas tous les livres que nous avons à notre disposition, nous ne lisons pas tous les livres que nous avons acheté. Les catégories en terme de lecture ne sont pas figées. Il existe des livres que l’on pourrait qualifier d’emblèmes, ce n’est pas tant les mots qu’ils portent en eux qui font sens, mais l’histoire même du livre, le contexte de sa publication, sa réception, l’impact qu’il a eu, qu’il a encore aujourd’hui.

Ainsi quand on publie le cliché de la couverture du Deuxième sexe [Simone De Beauvoir] ce n’est pas seulement se réclamer du féminisme – comme l’écrit Mme. Mosna-Savoye –, ce geste peut être interprété comme un hommage, comme une manière de prolonger la visibilité et ou l’existence du livre. Nous n’avons pas toutes et tous le temps de lire, d’être critiques ; d’écrire ce que nous avons pensé de la lecture de tel ou tel classique. Ainsi quand la chroniqueuse de la radio élitiste nous parle « d’aristocratie des lecteurs » ; c’est bien tout le contraire. Il s’agit pour beaucoup de rendre un hommage dans et par leurs moyens.

Il faudrait également, comme pour le foodporn par ailleurs, évoquer les pratiques commerciales, celles qui n’ont d’autres visées que de commercialiser le livre, cette pratique touchant plus précisément des livres récemment parus. Arrivés à ce stade-là, nous pourrions nous interroger sur l’impact de la banalisation de ce suffixe.

De la banalisation du porn :

Pourtant rien, ou si peu à voir avec le porno ; le porno on en fait une consommation dissimulée, on est dans la sphère de l’intime. Qu’il s’agisse du porno produit par les grands studios industriels qui perpétuent des représentations masculinistes de l’acte sexuel ou les films pornographiques produits par la sphère indépendante, c’est toujours caché·es, dissimulé·es qu’on en consomme. Il existe peu voire aucun partage public de ces productions sur les réseaux. En gros, on ne s’affiche pas avec et on ne les affiche pas. Tandis que ces activités afférentes au suffixe porn qui s’étalent sur les réseaux dits sociaux, elles s’étalent, l’interaction des utilisateurs (qu’il s’agisse d’y accoler un pouce bleu ou un cœur – insta’ et twitter –) ou encore de les partager ou de les retweeter c’est fait de manière toujours publique.

Le porno est une réification des corps, plus particulièrement celui des femmes [6]. Les femmes (et leurs corps) comme objets dans la représentation qui en est faite (on va dire diégèse du film pornographique) mais également et surtout les actrices, car loin d’être de la « comédie » il y a pléthore de témoignages au sujet d’actrices qui ont subi des « viols filmés » ou des maltraitances. Si prendre en photo un livre, un plat et partager la photographie sur les réseaux ou encore simplement consommer les photographies prises par d’autres ; activités somme toute banales que nous répétons au quotidien, si celles-ci sont qualifiées de porno même au travers d’un suffixe ; c’est banaliser le porno – et ici je traite bien du porno de masse, celui qui se trouve être le plus consommé et non du porno indépendant que l’on qualifiera de plus éthique – en diminuant les souffrances qu’il induit et fait subir. Aux femmes en particulier, les actrices en premier puis l’ensemble des femmes qui vont subir les pratiques répétées à l’envi dans les films et qui ont été incorporées par ceux, celles qui visionnent ce type de production.

Du porno à la marchandise :

Si nous analysons avec attention le suffixe porn et ce qu’il sous-tend ; réification, devenir marchandise des choses, consommations, superficialité, vitesse, massification… etc. Nous nous trouvons face à ce que l’on nomme le… capitalisme. Pardon d’avoir l’air d’inventer le fil à couper le beurre ; mais la réification de toute chose ; en faire un consommable, relève de la logique capitalistique pour qui le blé n’est pas le blé, une chemise n’est pas une chemise, mais simplement une abstraite grandeur de prix calculée sur l’ensemble des coûts nécessaires à la production de cette chose ; sans oublier la plus-value. Seul le capitalisme a façonné, au fil des siècles, cette production marchande, ces choses-marchandises, ces services-marchandises, dont l’utilité est de répondre au besoin de la circulation permanente et constante des marchandises, mouvement perpétuel qui, en se développant, devient le summum de l’abstraction : l’argent.

Les réseaux sociaux – qu’il faut distinguer des utilisatrices et des utilisateurs – obéissent à cette même logique de la consommation, la captation de notre attention étant le prérequis pour atteindre ce summum de l’abstraction qu’est l’argent ; celui de la pub’, notamment. Qu’il s’agisse d’émeutes ou de plats, de consoles de jeu-vidéo ou de livres ; encore et toujours ce devenir marchandise, fétiche de la marchandise : ne pas cacher la forêt capitaliste avec l’arbre du porno ; inaugurer le préfixe capita :

capitabook, capitafood, capitariot… le capitalisme !

Ahmed Slama

Remerciements :
Chloé Latouche et Marie-Anaïs Guégan pour leur aide précieuse.

Pour aller plus loin :

André Gunther, « La photographie, identificateur d’expérience » : lien

Marine Séguier : « Sexe, lecture et vidéo : figures de la lecture érotisée en régime audiovisuel » : lien

Roswitha Schloz : « Le Sexe du capitalisme » : lien

[1Je parle de suffixe dans le mesure où celui-ci se décline à plusieurs termes.

[3Siguier Marine, « Le #Bookporn sur Instagram : poétique d’une littérature ornementale ? », Communication & langages, 2020/1 (N° 203), p. 63-80. DOI : 10.3917/comla1.203.0063. URL : https://www-cairn-info.ezscd.univ-lyon3.fr/revue-communication-et-langages-2020-1-page-63.htm

[4En 1977 dans un article du journal New-York Book Review, on qualifie le livre de Paul Bocuse de gatroporn en référence aux photographies alléchantes du livre. : https://www.nybooks.com/articles/1977/12/08/gastro-porn/

[5Cooking food and presenting it beautifully is an act of servitude. It is a way of expressing affection through a gift [...] That we should aspire to produce perfectly finished and presented food is a symbol of a willing and enjoyable participation in servicing others. Food pornography exactly sustains these meanings relating to the preparation of food. The kinds of picture used always repress the process of production of a meal. They are always beautifully lit, often touched up. Coward, Rosalind, Female Desire : Women’s Sexuality Today, Paladin, 1984, p. 103

[6je parle ici exclusivement des vastes maisons de production type BangBros ou Brazzers (États-Unis) ou Jacquie & Michel (France)

Posté le 5 septembre 2020 par Ahmed Slama
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