De bourreau à victime, parcours de "victimaire".

Victimaire, discours ou rhétorique victimaire, dictature ou despotisme victimaire. Chaque camp accusant l’autre de tenir des postures victimaires. Retour sur un mot pas si évident qu’il n’y paraît.

De Kémi Séba à Valeurs Actuelles, du Monde à Libération, en passant par Causeur, il est devenu presque impossible de ne pas tomber sur le terme « victimaire ». Mais que veut dire exactement « victimaire » ; victime ou non ? Une personne prétendant être « victime » ?

Une recherche rapide du côté des dictionnaires en ligne nous apprend que victimaire : « Se dit d’une personne qui se croit victime de la société et qui réclame des réparations. » (L’internaute) ou « Se dit du comportement d’une personne ou d’un groupe qui s’estiment victimes de la société et en attendent réparation. » (Larousse.fr) ou encore que l’adjectif « victimaire » est : « Relatif à la position de victime ». La dernière définition est tirée du Wiktionnaire dont la fiche est particulièrement problématique, comme nous le verrons.

On pourrait hocher positivement à entendre ces définitions. Elles correspondent d’une certaine manière à l’usage actuel du terme. Pourtant, cet emploi est erroné. Il ne s’agira pas ici de mettre en cause l’usage (assez récent) de « victimaire » mais de raconter l’histoire de ce basculement. Chaque mot dispose d’une histoire. Une histoire à laquelle il nous faut porter attention tant elle en dit long sur les contextes politiques et sociaux. Reprenons donc notre terme ; « victimaire » et allons voir du côté d’un dictionnaire sérieux et rigoureux. Ainsi le Trésor de la langue française (TLF) en donne une définition différente de celles que nous avons vues plus haut. « Victimaire », en tant que nom et adjectif, renvoie non pas à la victime, mais au bourreau. Sens qui va à l’encontre de l’apriori que nous pouvons toutes et tous avoir : victimaire = victime + suffixe : aire.

Pour saisir cette subtilité, revenons au terme latin dont est issu « victime » ; victima c’est l’offrande, le sacrifice fait à un quelconque dieu. Forgé à partir de ce victima, nous trouvons Victimarius : tout ce qui est relatif au sacrifice. Par exemple : les marchands des animaux destinés au sacrifice ou encore le Ministre des autels qui préparait le matériel pour le sacrifice. Et c’est à partir de ce Victimarius que se construira le terme victimaire. Le substantif (nom) pouvant être l’équivalent de bourreau ; l’adjectif désignant ce qui est relatif au bourreau [1]. On peut citer à titre d’exemple André Chénier :

« … et les couteaux victimaires, et l’or dont on dorait les cornes de la bête, et le poil de la victime coupé et distribué… »

Chénier, Amérique, 1794. Texte intégral : ici.

Ou encore Chateaubriand :

« Le victimaire préparoit les couteaux , l’eau , les gâteaux du sacrifice »

Chateaubriand, Martyrs, t. 1, 1810, p. 313. Texte intégral : ici.

Dans les deux exemples cités, victimaire est utilisé comme adjectif par Chénier, comme substantif par Chateaubriand, victimaire est, selon la définition du TLF, toujours relatif au bourreau et non à la victime. Pour Chénier c’est avec les « couteaux victimaires » que l’on coupe « le poil de la victime » ; quant à Chateaubriand c’est « le victimaire » (le bourreau) qui s’occupe des préparatifs du sacrifice.

Au XXème siècle nous retrouvons le substantif (nom) victimaire employé chez Marguerite Yourcenar :

« La petite troupe trempée jusqu’aux os se pressa autour de l’autel disposé pour le sacrifice. Il allait s’accomplir, quand la foudre éclatant sur nous tua d’un seul coup le victimaire et la victime. »

Marguerite Yourcenar, Mémoires d’Hadrien, Folio, 1974 (Plon, 1958), p. 200.

Cette citation, nous la retrouvons mot pour mot dans la notice du Wiktionnaire consacrée au terme. Pourtant l’exemple s’oppose radicalement à la définition qu’en donne le dictionnaire collaboratif : « Relatif à la position de victime. » Dans la phrase de Yourcenar, c’est le victimaire et la victime qui succombent, en somme, la victime et son bourreau.

Mais que s’est-il passé ? Pourquoi et comment l’emploi de « victimaire » est passé du bourreau à la victime ?

De Bourreau à Victime, le basculement :

Une recherche du côté d’Europresse [2] permet d’obtenir une vue partielle de cette évolution ; vue qu’il faudra approfondir avec des recherches complémentaires. Ainsi dès 1981, dans un article du Monde, une première occurrence se dessine. On y évoque la compagne de Picasso, Jacqueline Roque (dont le nom n’est pas cité dans l’article, on préfère simplement l’appeler Jacqueline) :

« Jacqueline [Roque] qui pose ou ne pose pas, qu’il [Picasso] peint en direct ou de mémoire, enfermé dans son atelier. C’est elle - comme le dit le titre de tel ou tel tableau, - et ce n’est pas elle. Mais souvent c’est le même visage frêle, le même profil et le même œil de biche " victimaire ". »

 [3]

Notons d’abord l’usage des guillemets, usage qui a cours aujourd’hui dans certaines publications lorsque l’on opère le glissement sémantique du terme « victimaire ». Même si le sens se rapproche de l’actuel, il n’est pas tout à fait le même. On y trouve une représentation stéréotypée des femmes associées à la victime. Mais le sens ne recouvre (pas encore) la définition actuelle.

Autre occurrence, en 1983, toujours dans Le Monde, un article de Patrice Leclercq :

« L’orgueil racial allemand a pris le juif, le peuple élu de Dieu, comme bouc émissaire, selon un processus sacrificiel, victimaire, bien connu dans l’histoire avant l’Évangile. »

 [4]

Ici, le sens du terme est respecté, « victimaire » vient prolonger sacrificiel. Près d’une décennie plus tard, 1991, le basculement commence à s’opérer. On découvre la première occurrence de l’adjectif « victimaire » tel qu’il est employé, aujourd’hui, dans sa forme adjectivale. Une interview, toujours dans Le Monde, de Pierre-André Taguieff où ce dernier fustige « la cause antiraciste » coupable, selon lui, de faire monter le Front National. Soutenant que cette cause « contribue à nourrir le mythe victimaire construit par la propagande du Front national... » [5] Nous y sommes en plein dans l’usage médiatique actuel du terme que l’on retrouve dans les différents dictionnaires cités au début de cet article : se croire ou s’estimer victime ; ici, selon Taguieff, le mythe victimaire du Front National.

Entre 1992 et 1994 pas d’occurence (du côté d’Europresse) du terme, c’est à partir de 1995 que les choses s’accélèrent, l’emploi commence à se « généraliser » avec pas moins de 6 occurrences ; Daniel Schneidermann, Nicolas Weil, Bernard-Henri Lévy et Pascal Bruckner à deux reprises. Et c’est bien à ce dernier que l’on doit, si ce n’est le nouvel usage de « victimaire », du moins sa « généralisation ».

Un glissement utile :

Les glissements de sens [6] ou encore les néologismes [7] répondent à un besoin d’expression, si des mots ou des expressions changent ainsi de sens, c’est parce que le lexique (ou la méconnaissance de ce lexique) ne permet pas de répondre à un besoin que nous qualifierons rapidement (dans le cas qui nous occupe) de conceptuel. Et pour comprendre ce besoin que vient combler l’usage nouveau (ou la généralisation de cet usage) de l’adjectif « victimaire », il nous faut nous intéresser à La tentation de l’innocence (Grasset, 1995) de Pascal Bruckner. Ce dernier, considère ce qu’il appelle l’« innocence » comme « cette maladie de l’individualisme » (sic) permettant de « jouir des bénéfices de la liberté sans souffrir aucun de ses inconvénients ». Et de tracer alors deux directions à cette « maladie » : « l’infantilisme » et « la victimisation ».

Dans la première [l’infantilisme], innocence doit se comprendre comme parodie de l’insouciance et de l’ignorance des jeunes années  ; elle culmine dans la figure de l’immature perpétuel. Dans la seconde [la victimisation], elle est synonyme d’angélisme, signifie l’absence de culpabilité, l’incapacité à commettre le mal et s’incarne dans la figure du martyr autoproclamé.

 [8]

Pascal Bruckner n’a alors pas systématiquement recours à l’adjectif « victimaire », il lui préfère « victimisation », mais on voit déjà se tracer les contours de l’usage et la définition nouvelle de « victimaire ».

Quant à la victimisation, elle est ce penchant du citoyen choyé du «  paradis  » capitaliste à se penser sur le modèle des peuples persécutés, surtout à une époque où la crise sape notre confiance dans les bienfaits du système. Dans un livre consacré à la mauvaise conscience occidentale, j’avais autrefois défini le tiers-mondisme comme l’attribution de tous les maux des jeunes nations du Sud aux anciennes métropoles coloniales. Pour que le tiers-monde soit innocent, il fallait que l’Occident fût absolument fautif, transformé en ennemi du genre humain. Et certains Occidentaux, surtout à gauche, aimaient à se flageller, éprouvant une jouissance particulière à se décrire comme les pires. Depuis lors le tiers-mondisme en tant que mouvement politique a décliné  : comment prévoir qu’il ressusciterait chez nous à titre de mentalité et se propagerait avec une telle vitesse dans les classes moyennes  ? Personne ne veut plus être tenu pour responsable, chacun aspire à passer pour un malheureux, même s’il ne traverse aucune épreuve particulière.

 [9]

On notera en particulier le tour rhétorique que (nous) joue Pascal Bruckner ; « Personne ne veut plus être tenu pour responsable » ; alors que lui-même évacue d’un revers de main les crimes coloniaux et le système colonial. Reprochant à celles et ceux qui les reconnaissent de « se flageller ». Comme nous le voyons, même si elle n’est pas encore citée, la question décoloniale est déjà présente. Mais ce n’est pas tout, cette dite « victimisation » loin de s’appliquer aux colonisé·es seulement va s’élargir. Dans une tribune publiée en 1995, Pascal Bruckner fustige les « militants d’Act Up [qui] voudraient assimiler le virus du sida à un génocide et réclament la convocation d’un nouveau Nuremberg pour juger les gouvernements coupables de ne pas trouver de vaccin. » [10] Et c’est bien à partir de cette année 1995 que l’acception du terme « victimaire » telle que nous la connaissons aujourd’hui se généralisera. Du côté d’Europresse, toujours, à partir de cette années 1995 les occurrences se multiplient. L’adjectif servant, dans l’écrasante majorité des occurrences, à fustiger les classes les plus dominées, les luttes d’émancipations qu’elles appartiennent aux mouvements décoloniaux, antipatriarcaux ou encore se réclamant des droits LGBTQ+. « Victimaire » ne se référant plus au bourreau, mais aux victimes ; s’assimilant voire remplaçant « victimisation ».

Le destin singulier de « victimaire » pourrait être résumé par un extrait d’une nouvelle de Franz Kafka : Rapport pour une académie (Der Jude, 1917). L’auteur Praguois y décrit la manière dont le pouvoir peut retourner les arguments d’une victime contre elle. la nouvelle raconte l’histoire de ce singe RotPeter (Peter le rouge) devenu homme et qui connaît un certain succès en tant que vedette de music-hall. Et quand RotPeter revient sur son passé de singe, qu’il évoque les cicatrices des blessures qu’il a subies ; on l’accuse de ne pas faire preuve d’humanité. Nous l’évoquions lors de notre vidéo consacrée au Singe de Kafka et autres propos sur la colonie de Seloua Luste Boulbina (Les Presses du réel, Al Dante, 2020). Le retournement sémantique de l’adjectif « victimaire » du bourreau à la victime est emblématique de ce geste décrit par Kafka il y a près d’un siècle.

Pour autant l’usage de « victimaire » dans son sens premier n’a pas totalement disparu, on le retrouve du côté de ces jeux-vidéos que l’on accuse souvent « d’abrutir la jeunesse ». « victimaire » dans le jeu-vidéo For Honor (Ubi Soft, 2017) désigne de « sinistres guerriers [qui] ne s’encombrent pas du code de la chevalerie. » [11]

Ahmed Slama

Remerciements :

À Seloua Luste Boulbina qui évoque ce retournement dans l’excellent : Le Signe de Kafka et autres propos sur la colonie et à Marie-Anaïs Guégan pour son aide précieuse.

[2Bien évidemment il ne s’agit ici que d’une recherche préliminaire qui appelle à être approfondie.

[3Jacques Michel, À Marcq-en-Barœul les Picasso de Jacqueline, Le monde daté du 18 février 1981.

[4Patrice Leclercq, Les chemins de l’orgueil, Le Monde daté du 28 janvier 1983.

[5Pierre-André Taguieff, À la stratégie du cordon sanitaire, visant à isoler le mouvement lepéniste il faut substituer une politique offensive, fondée sur la prévention, entretien avec Jean Marie Colombani, Sole Robert, Le Monde daté du 10 avril 1991

[6« Le fait qu’un mot ou une expression acquiert au fil du temps un sens différent de celui d’origine »

[7L’invention d’un nouveau mot.

[8Pascal Bruckner, La tentation de l’innocence, Le livre de Poche, 2003 (Grasset & Fasquelle, 1995), p.14.

[9Idem

[10Pascal Bruckner, La démagogie de la détresse, Le Monde daté du 23 juin 1995.

[11Présentation des Victimaires dans For Honor : https://forhonor.ubisoft.com/game/fr-fr/game-info/heroes/black-prior.aspx

Posté le 11 août 2020 par ahmedslama
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